Traîtrise été-ique

Ouais ouais ouais, parce que c’est l’été on est censés être contents, souriants, bisounours et compagnie. ERREUR mes amis, grave erreur. L’été c’est grave la loose: tel Janus, tel Double Face, tel Iago, tel la lune, tel Bernard Tapie, l’été cache une face sombre, celle de la pourriture avancée et de la chaleur qui assomme. Ne vous laissez pas, chers lecteurs, appâter par les trompeuses sirènes de cette saison à la mode. L’été, c’est relou.

Reiser vive le soleil

Le truc cool il fait beau, ça fait du bien au moral, c’est bien connu l’âme humaine a besoin de soleil d’ailleurs les eskimos sont tous dépressifs.
Le truc naze tu chopes un coup de soleil malgré les couches de crème solaire que tu t’étais consciencieusement appliquée sur tout le corps (croyais-tu). Mais non, tu avais oublié ce petit triangle rouge brique sur les seins.

Le truc cool il fait chaud, ambiance cocotiers, il tape sur des bambous et c’est numéro un.
Le truc naze tu sues comme une baleine, tu es couverte de boutons de chaleur, tu dors très mal et tu chopes un rhume monstrueux à cause de la clim’ outrancière chez H&M (c’est les soldes). Tu renoues avec ton frigo, avec qui tu étais en froid depuis le dernier dégivrage. Comme tu bois de l‘eau citronnée comme un trou, tu passes ta journée aux chiottes et tu sues comme une baleine enceinte d’octuplés.

Le truc cool c’est les soldes.
Le truc naze t’es à la cave et tu continues de creuser. T’as essayé de raconter à ton banquier que tu étais sous l’influence néfaste d’un marabout papou qui t’a convaincu malgré ta volonté d’acheter ta 30eme paire de chaussures. Il t’a pas crue – de toute façon t’es cuite, ta peau autrefois rouge pèle maintenant de partout.

Le truc cool t’as pas faim, tu bouffes plein de fruits et de légumes et le ministère dit que c’est bon pour la santé. Surtout des melons et des cerises (c’est trop bon les melons et les cerises).

Le truc naze du coup tu as un transit digestif légèrement perturbé, donc tu passes vraiment ta journée au chiottes. Et comme t’es une bobo jusqu’au bout de tes ongles vernis, tu te fournis au marché bio qui te coûte une blinde. Tu blâmes le papou en expliquant qu’il a fait de toi une végétalienne maraboutée ; ton banquier te conseille de bouffer de la vache enragée, ça paraît plus adapté à ton caractère et à ton porte-monnaie.

Le truc cool enfin une excuse pour lire Marc Lévy.
Le truc naze, Marc Lévy c’est naze. Heureusement qu’il y a la télé, même si ça s’emporte pas sur la plage. Au moins ça bouge. Et puis l’été y a du lourd: dans mes bras, Grand Pâtissier, L’amour est dans le pré et autres Ch’tis on the beach!

Le truc cool le jour est plus long, les nuits sont plus courtes.
Le truc naze tes horaires décalés deviennent absurdes, tu dors entre 4h du mat’ et midi et tu t’étonnes que les journées soient si courtes.

Le truc cool les clubs de foot s’échangent les joueurs à coups de centaines de millions d’euros, gros suspense sur la composition des futures équipes, discussions animées autour de la bouteille de rosé.

Le truc naze au PSG c’est la merde, le directeur sportif s’est barré et ils perdent tous leurs matchs amicaux de nazes. Tu commences à comprendre ta douleur de supporter envers et contre tout.

Le truc cool à nous les robes légères, les tilleuls verts sous la promenade et les chapeaux de paille.
Le truc naze y en a qui l’ont pris pour un blanc-seing pour assortir tongs et pantacourts. Même tes lunettes de soleil ne suffisent pas à voiler tant de laideur. Tu croises ton voisin le luthier d’art de guitares que tu vénères en marcel, pantacourt et birkenstock ; à 75 ans, tu doutes de la pertinence de l’ensemble. Tu te demandes si finalement tu ne serais pas une connasse superficielle obsédée par l’apparence. Tu décides par principe de continuer à le vénérer malgré son marcel orange et son torse poilu et bedonnant.

Vous étiez en train de lire un magazine, vous avez fait le test "Etes-vous une vraie grosse?", et soudain vous vous êtes sentie TRÈS déprimée, c'est ça?

Vous étiez en train de lire un magazine, vous avez fait le test « Êtes-vous une vraie grosse? », et soudain vous vous êtes sentie très déprimée, c’est ça?

Le truc cool c’est les vacances.
Le truc naze tu rédiges ta thèse.

Le truc cool vive les glaces italiennes!
Le truc naze t’es pas en Italie.

Le truc cool « J’adore passer l’été un Paris, il y a ce côté belle endormie tu vois, c’est reposant ».
Le truc naze tout est fermé. Y a que des gros touristes qui comprennent rien aux tickets de métro et bloquent le tourniquet. Et les chanteurs de rue. Tu sais où tu peux te le foutre ton accordéon?

Le truc cool il semble que la misère serait moins pénible au soleil.
Le truc naze les sans-abris meurent autant qu’en hiver, mais tout le monde s’en fout.

La lonesome emmerdeuse n’est pas une pessimiste, non, mais elle s’exclame avec élan « vivement l’automne! » Sur ce, elle retourne finir la journée dans son frigo.

Des lunettes

Que dire des lunettes, ce poids de l’insuffisance ophtalmique qui s’exerce sur ton nez ? Cet objet bi-sphérique te rappelle sans trêve que tu es une handicapée de la life qui voit flou plus loin que son nez depuis que tu as 8 ans. Oui, tu bigles grave et y a rien à y faire, car ta rétine est plus trouée et déchirée que le Saint-Suaire, ce qui fait que seul un miracle pourrait te rendre la vue. Ou des lunettes.

L’ennui, après, quand tu es plus myope qu’une taupe bigleuse, c’est que ça ne sert à rien de se leurrer, sans lunettes tu es semblable à un verre de terre se tortillant pour traverser l’A13 un soir de départ de week-end de Paris vers la Normandie : être vulnérable et sans défense piétiné par les poids lourds d’un monde cruel. Ou juste, tu marches dans les crottes de chien (et pas du pied gauche, ce serait trop facile) et tu rentres dans les lampadaires tel un fou de la lune qui ne voit rien autour de lui. Inutile de dire que déjà, de manière générale, tu rentres dans les lampadaires parce que tu ne prêtes aucune attention au monde qui t’entoure vu que ton iphone est quand même vachement plus intéressant que le réel. Bref, tu passes pour une gogole. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière. Mais quand même.

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Attention, je ne vous parle pas de la myopie gentille, qui rend le monde « plein de douceur, flou et sans aspérité » comme dans les récits de ton enfance, la myopie charmante, qui fait faire une moue charmante et sexy quand tu fronces le nez pour lire le journal. Non, je vous parle de la myopie de l’enfer : tu ne vois vraiment pas plus loin QUE LE BOUT DE TON NEZ. Qui par ailleurs, comme tu n’es pas un animal, est bien loin de suppléer à ta défaillante vision. Bref, tu es le maillon faible. Au revoir. Merci aux Arabes qui ont inventé le lorgnon au XIIe siècle, sinon on serait pas dans le pâté. Rien que de penser que t’aurais pu naître au XIe, ça te file des frissons. Déjà que l’an mil ça n’a pas dû être rigolo. En même temps bon, t’as les yeux bleus, ce qui attire le mâle en vadrouille, donc y a quand même moyen que tu t’insères vaguement dans la société. Encore faudrait-il qu’on les aperçoive derrière tes besicles, dont le pouvoir grossissant est égal à la machine d’un savant fou. Maillon faible, je vous dis.

Besoin de lunettes

Les binocles s’imposent donc à ton existence avec l’implacabilité du destin cruel. Tel Ulysse et son beau voyage, tu vas en chier, de tests de vision où tu apprends que c’est mort pour devenir pilote de chasse (parce que bon, c’est vrai que depuis que t’as 10 ans, comme tous les petits nenfants, tu rêves que d’exercer ce beau métier et de napalmer des petits Vietnamiens), en fonds d’œil, à regards apitoyés de l’opticien quand il voit ton ordonnance et constate qu’à un degré de plus tu serais classée dans la catégories « proto-aveugles », jusqu’à retourner aux rivages d’Ithaque avec -10 de dioptrie dans les dents (notez l’intéressant parallèle avec les dix ans du retour d’Ulysse, on a des Lettres ou on n’en a pas, bonnes gens).

Arrive donc le moment tant redouté, l’épreuve suprême, le jugement de Pâris, qui pourra mettre à feu et à sang la Grèce et l’Olympe en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « Les chaussettes de l’archiduchesse sont-elles sèches archisèches ? » : choisir ses lunettes. Non seulement tu vas rentrer affamé, assoiffé et le compte en banque vide, mais en plus te taraudera chaque jour dans ton miroir la lancinante question esthétique que la société a transmise en héritage à toute femelle digne de ce nom : « est-ce que ça me va bien ? »

Anna Karina

Parce que bon, c’est quand même un truc que tu mets sur ton VISAGE. Et qu’on ne nous vende pas de la pub moisie à la « mais ça c’était avant ». Ben ouais, avant t’avais pas de lunettes et tu ressemblais à toi, pas à un membre de la Compagnie Créole qui beugle Au bal masqué ohé ohé. Le projet est de l’ampleur du choix d’une robe de mariée pour le moins (c’est dire) ; en outre, il faut savoir renoncer aux alléchantes sirènes de la mode qui te disent que les grosses lunettes rondes ça fait preppy et branché à mort : n’est pas Anna Karina qui veut. Et quand tu vois que les papillons de nos grands-mères sont revenus en force, tu te dis qu’il y a un peu anguille sous roche. Enfin tu as définitivement résolu la question en te situant sur le créneau de secrétaire salope, utile en toutes situations (le versant « secrétaire » : efficacité, sobriété, féminité non menaçante) (le versant « salope » : brin de folie, femme libérée, sexualité libérée et sans contrainte) (bilan : tout va bien dans le meilleur des mondes machistes et néo-libéraux).

Et finissons par une citation du plus connu des polisseurs de lentilles, « la beauté, Monsieur, n’est pas tant une qualité de l’objet considéré qu’un effet se produisant en celui qui le considère. Si nos yeux étaient plus forts ou plus faibles, si la complexion de notre corps était autre, les choses qui nous semblent belles nous paraîtraient laides et celles qui nous semblent laides deviendraient belles. La plus belle main vue au microscope paraîtra horrible. » « Mes bottes de lézard mauve vont tremper dans du sang esthétique. Normal, car spinoziste. » (Spinoza encule Hegel, on a des Lettres ou on n’en a pas, bonnes gens).