Déco d’extérieur : le pauvre fait tache

Nos bons maires (de tous bords politiques), sociétés de transport, commerçants et autres acteurs d’aménagement des espaces publics urbains ont beau aimer l’humanité, faudrait pas non plus pousser mémé dans les orties. Aimons notre prochain, certes, mais certains plus que d’autres : le pavé n’est pas élégant lorsqu’il se pare de sans domiciles fixes ou autres rebuts locaux. Depuis quelques années fleurissent donc dans nos bonnes villes de nouvelles infrastructures propices à chasser la vermine du trottoir, afin que les bons bourgeois puissent se promener sans que leurs yeux soient offensés par la vue de la laideur du pauvre.

La chasse aux pauvres n’est pas une nouveauté dans le paysage urbain. On usait autrefois de pratiques plaisamment expéditives, aujourd’hui malheureusement politiquement incorrectes : emploi de fonctionnaires municipaux « chasse-gueux » par exemple, ou encore dans la bonne ville de Paris (jusqu’en 1791), fouet en place publique, et marque M au fer rouge sur les joues, l’épaule ou le front. L’épuration en semble presque un instant de communion sociale.

La technologie, miracle du progrès, offre de sympathiques outils : caméras cela va sans dire, pour dissuader la vermine agressive de traîner dans la rue (j’y reviendrai prochainement, concentrons-nous sur un sujet d’indignation à la fois) ; mais aussi et surtout tessons de bouteilles, piques et autres amis du fakir qui empêchent les SDF de venir dormir sur le bord du trottoir (voici de belles images), et puis évidemment… un nouveau « design urbain » qui vise à les empêcher de dormir aussi sur les bancs. Dormir sur un banc, c’est quand même vraiment trop bien pour un SDF. Et dormir sur un banc au chaud (dans une station de métro…) ça pue et ça gêne les bons citoyens.

Pour répondre à cet enjeu majeur de société (non pas le fait qu’il y ait 85 à 100 000 SDF en France, mais bien la question de l’occupation des stations de métro), la RATP conçoit un mobilier qui empêche absolument de se coucher dessus (voyez plutôt ces beaux bancs de couleur vive !) Et puis, comme le disait le responsable du design de cette belle entreprise : « L’attractivité du réseau est très importante. Nous ne voulons pas imposer à la majorité une cohabitation dont ils ne veulent pas. Le métro n’est pas organisé pour que les gens puissent y rester longtemps.» (cité ici) Les « gens », leur « cohabitation », on n’y réfléchit plus vraiment car il faut être « attractif » pour « la majorité ». Ouais.

On appelle cette adaptation du mobilier urbain la « prévention situationnelle ». C’est Oscar Newman, un homme de bien, architecte de son état (les architectes sont de grands esprits, comme on peut le voir ici), qui a théorisé la nécessité de sécuriser l’espace public car certains espaces seraient « criminogènes ». En empêchant le pauvre de stationner et en aménageant les trottoirs, il semble évident que la délinquance baissera de façon drastique. Résoudre les problèmes sociaux par l’urbanisme, voilà un programme qui me plaît. Lutter contre les inégalités sociales, pfouh !

Voyons ce que dit la dernière enquête Cadre de vie et sécurité publiée le 22 novembre 2011 par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales et l’Insee, qui repose sur le témoignage de près de 17000 Français interrogés sur les atteintes aux biens et violences dont ils ont été victimes et sur leur sentiment d’insécurité. Bizarrement, 1,9% de la population a subi des violences (hors ménage) en 2010, contre 2,7% en 2008… mais 20,6% de la population ressent de l’insécurité dans son quartier contre 18,1% en 2011. Mais mais mais ??? D’où vient cette étrange distorsion ? Mmmm les media auraient-ils quelque chose à voir là-dedans ? Question futile ! En attendant, supprimons les bancs où l’on peut s’allonger au cas où le clodo du coin nous sauterait à la gorge.

Je rappelle à toutes fins utiles que tous les bons maires de France et de Navarre (ok, sauf sans doute ceux de Neuilly et Marne-la-Coquette) brandissent avec ferveur l’antienne de la « mixité sociale ». Elle a bon dos – ou plutôt non, elle n’est pas pour tous les dos.

Tant qu’on y est, je rappelle également à toutes fins utiles la Constitution du 24 juin 1793, qui ne se berçait pas de mots : Article 21 – Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. Hmmm pardon, qui me parle de progrès social là ?

Et pour finir, une solution proposée par le grand Baudelaire : Assommons les pauvres !

Pendant quinze jours, je m’étais confiné dans ma chambre, et je m’étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans) ; je veux parler des livres où il est traité de l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J’avais donc digéré, – avalé, veux-je dire,- toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, – de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. – On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.
Il m’avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscure d’une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j’avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n’était que l’idée d’une idée, quelque chose d’infiniment vague.
Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.
Comme j’allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l’esprit remuait la matière, et si l’œil d’un magnétiseur faisait mûrir des raisins.
En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnu bien ; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout.
Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n’aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n’aurais-je pas l’honneur, comme Socrate, d’obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien avisé Baillarger ?
Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien qui celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur ; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d’action, ou Démon de combat.
Or, sa voix me chuchotait ceci : « Celui-là, seul, est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là, seul, est digne de la liberté, qui sait la conquérir. »
Immédiatement, je sautais sur mon mendiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un œil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassais un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d’une main par le collet de son habit, de l’autre, je l’empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j’avais préalablement inspecté les environs d’un coup d’œil, et que j’avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour assez longtemps, hors de la portée de tout agent de police.
Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d’un grosse branche d’arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefsteak.
Tout à coup, – ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie ! – je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d’arbre me battit dru comme plâtre. – Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l’orgueil et la vie.
Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d’un sophiste de Portique, je lui dis : « Monsieur, vous êtes mon égal ! Veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse ; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu’il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l’aumône, la théorie que j’ai eu la douleur d’essayer sur votre dos. »
Il m’a bien juré qu’il avait compris ma théorie, et qu’il obéirait à mes conseils.

Baudelaire, Le Spleen de Paris, 1862.

Images: Dorothea Lange, photos de la Grande Dépression aux Etats-Unis

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