Des lunettes

Que dire des lunettes, ce poids de l’insuffisance ophtalmique qui s’exerce sur ton nez ? Cet objet bi-sphérique te rappelle sans trêve que tu es une handicapée de la life qui voit flou plus loin que son nez depuis que tu as 8 ans. Oui, tu bigles grave et y a rien à y faire, car ta rétine est plus trouée et déchirée que le Saint-Suaire, ce qui fait que seul un miracle pourrait te rendre la vue. Ou des lunettes.

L’ennui, après, quand tu es plus myope qu’une taupe bigleuse, c’est que ça ne sert à rien de se leurrer, sans lunettes tu es semblable à un verre de terre se tortillant pour traverser l’A13 un soir de départ de week-end de Paris vers la Normandie : être vulnérable et sans défense piétiné par les poids lourds d’un monde cruel. Ou juste, tu marches dans les crottes de chien (et pas du pied gauche, ce serait trop facile) et tu rentres dans les lampadaires tel un fou de la lune qui ne voit rien autour de lui. Inutile de dire que déjà, de manière générale, tu rentres dans les lampadaires parce que tu ne prêtes aucune attention au monde qui t’entoure vu que ton iphone est quand même vachement plus intéressant que le réel. Bref, tu passes pour une gogole. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière. Mais quand même.

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Attention, je ne vous parle pas de la myopie gentille, qui rend le monde « plein de douceur, flou et sans aspérité » comme dans les récits de ton enfance, la myopie charmante, qui fait faire une moue charmante et sexy quand tu fronces le nez pour lire le journal. Non, je vous parle de la myopie de l’enfer : tu ne vois vraiment pas plus loin QUE LE BOUT DE TON NEZ. Qui par ailleurs, comme tu n’es pas un animal, est bien loin de suppléer à ta défaillante vision. Bref, tu es le maillon faible. Au revoir. Merci aux Arabes qui ont inventé le lorgnon au XIIe siècle, sinon on serait pas dans le pâté. Rien que de penser que t’aurais pu naître au XIe, ça te file des frissons. Déjà que l’an mil ça n’a pas dû être rigolo. En même temps bon, t’as les yeux bleus, ce qui attire le mâle en vadrouille, donc y a quand même moyen que tu t’insères vaguement dans la société. Encore faudrait-il qu’on les aperçoive derrière tes besicles, dont le pouvoir grossissant est égal à la machine d’un savant fou. Maillon faible, je vous dis.

Besoin de lunettes

Les binocles s’imposent donc à ton existence avec l’implacabilité du destin cruel. Tel Ulysse et son beau voyage, tu vas en chier, de tests de vision où tu apprends que c’est mort pour devenir pilote de chasse (parce que bon, c’est vrai que depuis que t’as 10 ans, comme tous les petits nenfants, tu rêves que d’exercer ce beau métier et de napalmer des petits Vietnamiens), en fonds d’œil, à regards apitoyés de l’opticien quand il voit ton ordonnance et constate qu’à un degré de plus tu serais classée dans la catégories « proto-aveugles », jusqu’à retourner aux rivages d’Ithaque avec -10 de dioptrie dans les dents (notez l’intéressant parallèle avec les dix ans du retour d’Ulysse, on a des Lettres ou on n’en a pas, bonnes gens).

Arrive donc le moment tant redouté, l’épreuve suprême, le jugement de Pâris, qui pourra mettre à feu et à sang la Grèce et l’Olympe en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « Les chaussettes de l’archiduchesse sont-elles sèches archisèches ? » : choisir ses lunettes. Non seulement tu vas rentrer affamé, assoiffé et le compte en banque vide, mais en plus te taraudera chaque jour dans ton miroir la lancinante question esthétique que la société a transmise en héritage à toute femelle digne de ce nom : « est-ce que ça me va bien ? »

Anna Karina

Parce que bon, c’est quand même un truc que tu mets sur ton VISAGE. Et qu’on ne nous vende pas de la pub moisie à la « mais ça c’était avant ». Ben ouais, avant t’avais pas de lunettes et tu ressemblais à toi, pas à un membre de la Compagnie Créole qui beugle Au bal masqué ohé ohé. Le projet est de l’ampleur du choix d’une robe de mariée pour le moins (c’est dire) ; en outre, il faut savoir renoncer aux alléchantes sirènes de la mode qui te disent que les grosses lunettes rondes ça fait preppy et branché à mort : n’est pas Anna Karina qui veut. Et quand tu vois que les papillons de nos grands-mères sont revenus en force, tu te dis qu’il y a un peu anguille sous roche. Enfin tu as définitivement résolu la question en te situant sur le créneau de secrétaire salope, utile en toutes situations (le versant « secrétaire » : efficacité, sobriété, féminité non menaçante) (le versant « salope » : brin de folie, femme libérée, sexualité libérée et sans contrainte) (bilan : tout va bien dans le meilleur des mondes machistes et néo-libéraux).

Et finissons par une citation du plus connu des polisseurs de lentilles, « la beauté, Monsieur, n’est pas tant une qualité de l’objet considéré qu’un effet se produisant en celui qui le considère. Si nos yeux étaient plus forts ou plus faibles, si la complexion de notre corps était autre, les choses qui nous semblent belles nous paraîtraient laides et celles qui nous semblent laides deviendraient belles. La plus belle main vue au microscope paraîtra horrible. » « Mes bottes de lézard mauve vont tremper dans du sang esthétique. Normal, car spinoziste. » (Spinoza encule Hegel, on a des Lettres ou on n’en a pas, bonnes gens).

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