Des marchés de Noël et des nombreuses impostures qui en découlent

Oui je sais c’est la nouvelle année et je m’attarde encore sur le marché de Noël alors qu’on en est enfin débarrassés. Car pour les riverains de ce type d’installation touristique diabolique, le quartier devient vite un enfer.

Pourtant tout avait bien commencé : comme d’hab, les Alsaciens sont au taquet en matière de marchés de Noël, dans la pure tradition germanique. Depuis le XIVe siècle (eh ouais !), Strasbourg représente dans la vente d’objets noéliques – notons ici encore la supériorité historique du Bas-Rhin sur le Haut-Rhin (voir ici ou ici ou encore ici en matière de sapins, tiens tiens je suis un peu obsédée par les sapins). La chose, chers amis, n’était cependant pas une débauche célébrant la consommation à tous crins. Bien sûr l’Alsacien est marchand, l’Alsacien aime la bonne affaire, l’Alsacien aime à dépenser l’argent qu’il a souvent en abondance. Mais l’Alsacien est aussi bon chrétien, et c’est pour cela que depuis 1570 le vrai, l’unique, le magnifique, l’extraordinaire, l’inégalable marché de Noël de Strasbourg s’appelle Chrinstkindelsmärik (marché du petit Jésus) pour lutter contre le culte des saints (au passage notons que cela nous permet d’évacuer l’increvable Père Noël).

De fait, l’Alsacien se contentait d’acheter au marché de Noël des sapins, des jouets, et sans doute une bonne quantité de bouffe et de vin chaud (Uf ’me volle Büch sitzt e luschtiger Kopf ! comme on dit chez nous – à ventre plein, joyeuse mine !) pendant une période raisonnable (le marché ne durait que 8 jours et fermait à la fin de la messe de minuit) et sur une seule place de la ville. Bref, un marché bon enfant et vite emballé, où on trouvait des sapins de la meilleure qualité à prix raisonnable.

Mais las ! depuis quelques années, cette manifestation commerciale sans prétention a étendu ses tentacules touristiques et néo-libérales dans le monde entier. A Strasbourg même, le marché a envahi tout le centre-ville et dure bien après le 25 décembre (ce qui veut dire que les malheureux commerçants passent Noël à se geler les miches dans leurs baraques mal chauffées. Vive le droit social.). C’est peu de dire qu’on s’y soulève, les cars de touristes débarquent en hordes fournies.

Et las ! l’idée de marché de Noël a essaimé dans des villes où la tradition de Noël n’est qu’une pâle imitation du robuste Noël alsacien (voir ici). C’est ainsi que sur la place des Abbesses à Montmartre de laideronnes baraques se dressent pendant plusieurs semaines, empêchant l’accès au métro au prof pressé qui part fidèlement rejoindre ses étudiants (bon ok je pars toujours au dernier moment, c’est mal), et proposant au chaland des marchandises sans rapport avec Noël (barbe à papa, bijoux de mauvais goût et autres joyeusetés). Ce genre d’imposture n’a de marché de Noël que le nom.

Voyez aussi ce ridicule marché de Noël riquiqui qui tente de se faire une place sur Daley Plaza à Chicago (mais qu’on laisse Picasso tranquille !) et dure 2 mois pleins (aux States le saint commerce se célèbre dans la durée). C’est vrai que le style du gratte-ciel moderniste se marie bien avec les baraques de Hansel et Gretel.

Ce n’est pas que je n’aime pas la mondialisation, ce merveilleux mouvement de l’histoire qui nous rend tous plus heureux, plus épanouis, et nous permet de renouer le lien social grâce à une économie riante, mais en urbanisme des fois l’uniformisation qui accompagne la chose me laisse pour le moins perplexe… En tout cas, j’attends de pied ferme le marché de Noël d’Oulan-Bator.

Noël en Alsace au sens extra-moral

Noël nous a envahi pendant un bon bout de temps, et en cette solennelle occasion il convient de vous révéler pourquoi les media vous tannent le cuir avec les divers « Noël en Alsace », « Alsacez-vous », « Strasbourg capitale de Noël » et autres billevesées touristiques. En l’occurrence, chers lecteurs, sachez qu’en effet, pour le dire vulgairement et virilement (ce qui n’est pas mon genre mais il faut céder, hélas, aux effets de langage) : en Alsace, Noël c’est pas pour les tapettes.

Pour commencer, qui veut passer un vrai Noël alsacien doit se préparer à prendre 10 degrés de moins et 10 kilos de plus. Neige et calories, tels sont les principes d’un Noël réussi.

En termes d’organisation, la chose nécessite un plan de bataille avancé, qui commence par un rétro-planning à J-4 semaines.

1er dimanche de l’Avent donc, préparation mentale et physique engagée : fabrication de la couronne de l’Avent (de préférence avec des branches de sapin braconnées dans les forêts des Vosges la veille, ainsi qu’avec divers artefacts préparés de longue haleine et 4 grosses bougies rouges) ; allumage de la première bougie en prières ; début de la fabrication des bredele (petits gâteaux de Noël); ouverture de la première case du calendrier de l’Avent (ces derniers points nécessitent ensuite une pratique régulière pendant les semaines qui suivent: ouverture du calendrier chaque jour, allumage de bougie chaque dimanche).

Ici, un excursus sur la notion de bredele s’avère indispensable : tout d’abord, ne croyez en rien les Mulhousiens, Colmariens et autres Haut-Rhinois qui vous parlerons de bradla, cette prononciation est hideuse (le cœur de l’Alsace comme chacun sait est le Bas-Rhin, terre de traditions. Non la fusion des départements ne passera pas, nous garderons nos « e » et refusons de truffer notre dialecte de « a » mal-t-à-propos). Ce point posé, revenons à nos gâteaux. Il y existe à peu près autant de sortes de bredele que de cuisinièr(e)s en Alsace (donc autant que d’habitants) – tout bon fabricant de bredele qui se respecte en invente une sorte ou se fait une spécialité avec son petit truc perso. De nombreuses légendes se sont forgées autour de bredele mythiques, comme par exemple les anis-bredele de ma Mamie (très difficiles à réussir, mais ceux de ma Mamie dépotent grave). Il faut nonobstant signaler que la légende culinaire est un élément fondamental de la vie alsacienne en toute saison : ainsi de la tarte aux mirabelles de la Mamema d’Alain que j’espère bien goûter un jour (big up !) Donc, si tu ne veux pas te ridiculiser le soir de Noël en amenant trois schwowebredele qui se battent en duel (la sorte la plus courante, celle avec les petits gâteaux en étoile, en lune et en sapin, j’adorais les faire quand j’étais petite), t’as intérêt à mettre le turbo pendant les trois dimanches de l’Avent.

Voici le résultat familial en images (eh oui chez moi on n’est pas des tapettes en la matière !)

2ème étape du rétro-planning : acquisition du sapin et complétage éventuel de la déco nono (ou « décoration de Noël » en langage familial). Ceci nécessite une expédition au marché de sapins le plus en vue (ce fut le marché de Noël, mais depuis qu’on nous l’a dénaturé pour les touristes il n’est que surfait – j’en reparlerai) et une opération de sélection impitoyable : nordmann plutôt qu’épicéa (épines de plus belle facture qui tiennent bien plus longtemps), de bonne taille (en général on finit avec un sapin bien trop grand, ce qui nécessite une opération de sciage et/ou de rabotage complexe), bien fourni, en pyramide, symétrique… Bref le sapin idéal est plus difficile à trouver qu’une aiguille dans une botte de foin.

Une fois la perle rare repérée et négociée avec le marchand de sapin (l’Alsacien renâcle à la dépense), on passe à la conception de la déco nono, qui va se déployer non seulement sur l’arbre mais dans toute la maison du sol au plafond. Il est de bon ton de se concentrer sur deux teintes complémentaires, rouge et or (tradition tradition, pour rappeler les pommes et les figurines en paille des premiers temps), bleu et argent, vert et rose…enfin vous voyez l’idée. Ceci fait, on enferme le matos dans une boîte jusqu’à la veille de Noël. Malheureux qui monte le sapin avant le jour J ! Le 24 décembre, c’est la tradition.

Tradition où l’antériorité alsacienne n’est plus à démontrer : « en 1521 c’est à Sélestat (dans le Bas-Rhin donc, NDLR) qu’est conservée la plus ancienne mention connue au monde à ce jour en rapport avec une tradition d’arbre de Noël » (Wikipédia). Le sapin est la vitrine d’un Noël qui déchire sa race. Le sapin de la place Kléber à Strasbourg pourrait en remontrer à un séquoia californien, voir au cèdre du Liban : cette année 30 mètres de haut, 8 tonnes, 16 mètres de circonférence.

Voyez vous-même, et comparez avec le sapin à la mords-moi-le-noeud du Rockfeller Center à New York (ici) :

Photo Ariane Albecker

Après toute cette préparation, vous vous doutez bien que lors de la veillée du 24 décembre c’est la débauche de lumière et de calories, de bougies et de spätzele et autres spécialités locales délectables. Plusieurs jours de diète sont nécessaires avant de pouvoir aborder les festivités de la nouvelle année.

Et tout ça roule depuis 500 ans! Dans un esprit nietzschéen (il faut bien justifier le titre), Noël en Alsace c’est un peu l’éternel retour… « Toutes les choses reviennent éternellement, et nous-même avec elles. Tout s’en va, tout revient ; éternellement roule la roue de l’être. Tout meurt et tout refleurit, éternellement se déroule l’année de l’être. » (Ainsi parlait Zarathoustra)

Bref, à tous un joyeux Noël de l’être!