Noël en Alsace au sens extra-moral

Noël nous a envahi pendant un bon bout de temps, et en cette solennelle occasion il convient de vous révéler pourquoi les media vous tannent le cuir avec les divers « Noël en Alsace », « Alsacez-vous », « Strasbourg capitale de Noël » et autres billevesées touristiques. En l’occurrence, chers lecteurs, sachez qu’en effet, pour le dire vulgairement et virilement (ce qui n’est pas mon genre mais il faut céder, hélas, aux effets de langage) : en Alsace, Noël c’est pas pour les tapettes.

Pour commencer, qui veut passer un vrai Noël alsacien doit se préparer à prendre 10 degrés de moins et 10 kilos de plus. Neige et calories, tels sont les principes d’un Noël réussi.

En termes d’organisation, la chose nécessite un plan de bataille avancé, qui commence par un rétro-planning à J-4 semaines.

1er dimanche de l’Avent donc, préparation mentale et physique engagée : fabrication de la couronne de l’Avent (de préférence avec des branches de sapin braconnées dans les forêts des Vosges la veille, ainsi qu’avec divers artefacts préparés de longue haleine et 4 grosses bougies rouges) ; allumage de la première bougie en prières ; début de la fabrication des bredele (petits gâteaux de Noël); ouverture de la première case du calendrier de l’Avent (ces derniers points nécessitent ensuite une pratique régulière pendant les semaines qui suivent: ouverture du calendrier chaque jour, allumage de bougie chaque dimanche).

Ici, un excursus sur la notion de bredele s’avère indispensable : tout d’abord, ne croyez en rien les Mulhousiens, Colmariens et autres Haut-Rhinois qui vous parlerons de bradla, cette prononciation est hideuse (le cœur de l’Alsace comme chacun sait est le Bas-Rhin, terre de traditions. Non la fusion des départements ne passera pas, nous garderons nos « e » et refusons de truffer notre dialecte de « a » mal-t-à-propos). Ce point posé, revenons à nos gâteaux. Il y existe à peu près autant de sortes de bredele que de cuisinièr(e)s en Alsace (donc autant que d’habitants) – tout bon fabricant de bredele qui se respecte en invente une sorte ou se fait une spécialité avec son petit truc perso. De nombreuses légendes se sont forgées autour de bredele mythiques, comme par exemple les anis-bredele de ma Mamie (très difficiles à réussir, mais ceux de ma Mamie dépotent grave). Il faut nonobstant signaler que la légende culinaire est un élément fondamental de la vie alsacienne en toute saison : ainsi de la tarte aux mirabelles de la Mamema d’Alain que j’espère bien goûter un jour (big up !) Donc, si tu ne veux pas te ridiculiser le soir de Noël en amenant trois schwowebredele qui se battent en duel (la sorte la plus courante, celle avec les petits gâteaux en étoile, en lune et en sapin, j’adorais les faire quand j’étais petite), t’as intérêt à mettre le turbo pendant les trois dimanches de l’Avent.

Voici le résultat familial en images (eh oui chez moi on n’est pas des tapettes en la matière !)

2ème étape du rétro-planning : acquisition du sapin et complétage éventuel de la déco nono (ou « décoration de Noël » en langage familial). Ceci nécessite une expédition au marché de sapins le plus en vue (ce fut le marché de Noël, mais depuis qu’on nous l’a dénaturé pour les touristes il n’est que surfait – j’en reparlerai) et une opération de sélection impitoyable : nordmann plutôt qu’épicéa (épines de plus belle facture qui tiennent bien plus longtemps), de bonne taille (en général on finit avec un sapin bien trop grand, ce qui nécessite une opération de sciage et/ou de rabotage complexe), bien fourni, en pyramide, symétrique… Bref le sapin idéal est plus difficile à trouver qu’une aiguille dans une botte de foin.

Une fois la perle rare repérée et négociée avec le marchand de sapin (l’Alsacien renâcle à la dépense), on passe à la conception de la déco nono, qui va se déployer non seulement sur l’arbre mais dans toute la maison du sol au plafond. Il est de bon ton de se concentrer sur deux teintes complémentaires, rouge et or (tradition tradition, pour rappeler les pommes et les figurines en paille des premiers temps), bleu et argent, vert et rose…enfin vous voyez l’idée. Ceci fait, on enferme le matos dans une boîte jusqu’à la veille de Noël. Malheureux qui monte le sapin avant le jour J ! Le 24 décembre, c’est la tradition.

Tradition où l’antériorité alsacienne n’est plus à démontrer : « en 1521 c’est à Sélestat (dans le Bas-Rhin donc, NDLR) qu’est conservée la plus ancienne mention connue au monde à ce jour en rapport avec une tradition d’arbre de Noël » (Wikipédia). Le sapin est la vitrine d’un Noël qui déchire sa race. Le sapin de la place Kléber à Strasbourg pourrait en remontrer à un séquoia californien, voir au cèdre du Liban : cette année 30 mètres de haut, 8 tonnes, 16 mètres de circonférence.

Voyez vous-même, et comparez avec le sapin à la mords-moi-le-noeud du Rockfeller Center à New York (ici) :

Photo Ariane Albecker

Après toute cette préparation, vous vous doutez bien que lors de la veillée du 24 décembre c’est la débauche de lumière et de calories, de bougies et de spätzele et autres spécialités locales délectables. Plusieurs jours de diète sont nécessaires avant de pouvoir aborder les festivités de la nouvelle année.

Et tout ça roule depuis 500 ans! Dans un esprit nietzschéen (il faut bien justifier le titre), Noël en Alsace c’est un peu l’éternel retour… « Toutes les choses reviennent éternellement, et nous-même avec elles. Tout s’en va, tout revient ; éternellement roule la roue de l’être. Tout meurt et tout refleurit, éternellement se déroule l’année de l’être. » (Ainsi parlait Zarathoustra)

Bref, à tous un joyeux Noël de l’être!

2 réflexions sur “Noël en Alsace au sens extra-moral

  1. Pingback: Des marchés de Noël et des nombreuses impostures qui en découlent « Wandering City

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