Des excréments et de leur déposition

D’aucuns définissent la pratique du blogue, et plus particulièrement des blogues du n’importe quoi comme celui-ci, comme l’équivalent de la contemplation du contenu des entrailles de la société du spectacle. Hélas, nous ne pouvons le nier, nous qui passons le temps à nous astiquer le nombril (agréable activité, par ailleurs). O tempora o mores, décadence et individualisme, mais vraiment nous sommes tombés bien bas. D’où la pertinence de ce post, qui va se pencher bien sérieusement sur une question de la plus haute importance : le contenu de nos intestins et son expectoration (d’un point de vue tout à fait païen, on peut même dire qu’on prolonge le thème de Noël, la venue au monde, tout ça) (ouais bon, je vais être damnée sur dix générations, mais je trouve cette métaphore charmante).

WARNING à l’émir du Q. (et ses amis les prétendants, je suis tout à fait ouverte à la prétendance) : comme d’hab, cher émir, mieux vaut éviter de lire ce post car vous allez indéniablement en conclure que je suis une souillonne absolument point bonne à marier, une guenipe qui se complaît dans de scatologiques discours. Je crois que l’affaire est mal engagée, hélas. Mais je vous attends nonobstant de pied ferme (on a bien le droit de rêver).

Or donc, la lonesome camionneuse a vigoureusement repris le dessus après une période de Noël toute en sneaky princess et cuisine gastronome digne de Lucullus – un homme à l’estomac réjoui est un homme conquis, lui susurrent à l’oreille ses aïeules exploitées mais ravies.

Un peu chancelante après ce rude régime, lonesome a donc décidé d’aborder un vrai sujet de la vie des bêtes de ses frères humains: les excréments. Priez Dieu que tous nous veuille absoudre (et surtout l’auteur de ces lignes). Ce blogue est bien une sonde gastrique, ou un revival des augures romains, au choix – les mecs qui découpaient des intestins pour dire l’avenir, ça me parle bien. En tout cas c’est la loose, car disserter de caca ce n’est pas fort élégant certes, mais enfin comment faire lorsque le sujet vous enivre, vous passionne, vous meut, vous émeut, alors que tous autour de vous se récrient, dégoûtés par la soi-disant abjection d’un tel sujet. Il faut taire sa cabane au fond du jardin.

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Faux frères, vendus, amis de façade que tous ces hypocrites qui disent vous aimer mais vous tournent le dos dès que vous évoquez l’état de vos selles qui pourtant, qu’on se le dise, est assez fondamental au confort de l’être humain et pourrait donc être tout à fait défini comme un droit de l’homme – le droit à une panse apaisée (bien plus important par exemple que le droit des enfants dont on nous rebat les oreilles à longueur de temps) (je vous demande, comment pourrions-nous acheter des jeans à bas prix sans le travail de milliers de galopins?) (soyons un peu sérieux une minute). Peut-être, si Napoléon avait eu moins mal au bide, nous aurait-il foutu la paix et aurait-il fini sa vie en Égypte, époux d’une Sémiramis locale et reconverti en guide touristique des pyramides? Oui, les difficultés excrétatoires peuvent hélas conduire aux pires extrémités (cela dit sans second degré) (ce post est suffisamment évocateur pour se limiter en la matière).

Sommes-nous, ventredieu, des ectoplasmes, ou des êtres humains pourvus d’un corps qui désire, pulsionne et digère ?

Comment faire donc, lorsque nul ne prête l’oreille à vos élucubrations analyses géniales, quoique fécales? Eh bien, en parler à mes chers lecteurs, hypnotisés par l’écran de leur ordinateur comme un éléphant devant un coucou suisse. Vous êtes piégés. Et bim! Plongeons dans les abîmes de l’intestin les enfants, on va bien s’amuser.

Attention, je ne veux pas dire ici que je suis mère d’un petit chiard et me passionne pour ses chiures, cela est bien normal quand on devient parent les priorités se réorganisent, et surtout surtout quand les petits enfants vous demandent d’admirer le contenu de leur pot il faut s’exclamer « oh, quel beau caca ! » oui car le caca est pour le jeune enfant une sorte d’extension de lui-même, et peut-on à vrai dire le lui reprocher ? Ce n’est que logique, et l’enfant a bien raison de se féliciter d’avoir une digestion en ordre et des étrons bien moulés.

Ceci posé, revenons à la question de l’intestin et de sa putride production. Faites donc les effarouchés, qui QUI je vous le demande n’est pas un tant soit peu préoccupé par l’état de ses intestins et de ses excréments ? Hélas, quelle pauvre société hygiéniste qui nous interdit d’en discuter librement alors que chaque jour (si tout va bien, hélas, car non ça ne va pas toujours bien) nous nous confrontons avec joie et soulagement (ah, le soulagement après l’expectoration !) à la chose. Oui, ne faites pas semblant, vous vous confrontez vous aussi, et c’est bien normal. Tous, seuls dans l’intimité des chiottes du lieu sacré, se sont déjà retournés pour contempler l’offrande déposée dans l’urne vénérable. Ah, seuls les grands brûlés de l’estomac, les victimes des désordres digestifs, les blessés de la paroi intestinale, savent à quel point la régularité de la mouscaille peut être grande joie et substantifique émotion. Il est quand même incroyable que nous vivions dans un société où discuter de la longueur et de l’intensité de son dernier orgasme en société est admis voire branché (car le sexe a des modes maintenant), tandis que les intestins restent tabous et sujet de dégoût généralisé (attention, ça ne vaut pas blanc-seing pour disserter de déjections sans trêve non plus) (le premier qui me rebat les oreilles de sa constipation va le payer très cher) (je peux parler, vous vous taisez) (mais ça interroge le citoyen responsable, toujours attentif à la censure sociale).

D’ailleurs, les chiottes ne sont-elles pas l’endroit de la réflexion profonde par excellence ? Couler un bronze en toute tranquillité n’est-ce pas la métaphore même de la route vers l’art, le beau, le sublime ? Je parierais ma culotte que même Stendhal y a passé plus d’une heure, la fleur au fusil, une bonne feuille de chou pour lui tenir compagnie. Je dois dire d’ailleurs qu’en la matière il nous faut reconnaître – une fois n’est pas coutume – la supériorité de la civilisation occidentale sur les autres : car enfin, comment se repaître d’un bon roman alors qu’on débourre dans des chiottes turques ? Non, le siège à l’occidentale, voilà le sommet de la civilisation – vient ensuite la délicate question de la cuvette : en Allemagne, une plate-forme opportunément placée permet de retenir le précieux fardeau, pour ceux qui vraiment ont besoin de voir la chose de leurs propres yeux (la culture germanique se méfie sans doute du mystère du perfect, cet étron mythique qui se détache élégamment et sans bruit, puis disparait sans coup férir dans les tuyaux) ; aux États-Unis, la cuvette est emplie quasiment jusqu’au rebord pour une raison que je n’ai encore pu percer, car franchement qui a envie de se faire arroser le derrière à chaque fois qu’un paquet atterrit dans l’eau ? (Nous laisserons ce mystère de la piscine à étrons à la sagacité de plus savants que nous) (mais permettons-nous de signaler une fois encore et à toutes fins utiles notre perplexité devant la nullité technique d’un certain nombre d’installations sanitaires de la première puissance mondiale) (le POMMEAU DE DOUCHE, les gars, YOUHOU ????)

Les Japonais, prompts à améliorer les techniques humaines et soucieux du tabou de la chiasse, ont inventé moult modèles permettant de suppléer à d’éventuels désagréments : chute d’eau permanente ou oiseaux gazouillants pour assourdir le bruit de la chute des impétrants – ceci est assez pertinent dans le cas (assez fréquent hélas) où votre conjoint n’est pas un ami de la scatologie ; cela vous évite de dire d’un air gêné avant d’entrer dans le saint lieu « euh, tu veux bien mettre la radio ? » Méfiez-vous également, âmes pudiques et sensibles (soi-disant), de la technique du tapissage artisanal de la cuvette pour amortir la chute d’objets, outre que cela use beaucoup de papier toilette, cela ne prémunit point du bruit des vents, par exemple (Borée, Euros, Notos et Zéphyr en force) (sacrée canonnade, pour le dire vulgairement).

Oui, car lâcher des rappeurs en parachute dans la piscine peut se révéler un tantinet tapageur – et ne parlons même pas de libérer le kraken ou de faire tourner la guillotine à boudin. Les gens trouvent ça tue-l’amour, pour une raison qui échappe assez fondamentalement à la lonesome camionneuse. Il est vrai qu’elle se passionne pour toutes sortes de choses et que les fluides corporels ne lui font pas peur, en digne guerrière de la décadence postmoderne (vive le sale, comme dirait Foucault). Par exemple, elle a découvert le concept de Dirty Sanchez récemment et trouve ça, pour tout dire, plutôt goleri, quoique légèrement avilissant (voir ici) (mais pas mes parents, ni mes petites sœurs, s’il vous plaît) (ah et l’émir du Q., si tu passes par là, mieux vaut éviter aussi, tout bien considéré). Oui bon, on a les excentricités qu’on peut. Tout va bien à bord merci.

Rabelais, qui n’était pas le dernier des kiffeurs de vibe, a d’ailleurs traité en détail et en poésie la question du torchage de cul et de la colique (joli terme d’ailleurs, qui fait penser à la colchique chère à Apollinaire) (Chiasse et assonances, un colloque de Poétique Appliquée, très bientôt à la Sorbonne).

RONDEAU
En chiant l’aultre hyer senty
La guabelle que à mon cul doibs ;
L’odeur feut aultre que cuydois :
J’en feuz du tout empuanty.
O ! si quelc’un eust consenty
M’amener une que attendoys
En chiant !
Car je luy eusse assimenty
Son trou d’urine à mon lourdoys ;
Cependant eust avec ses doigtz
Mon trou de merde guarenty
En chiant.

Bon, j’ai pas tout compris à ce que Rabelais voulait dire et j’ai la flemme de chercher la traduction, mais en tout cas Gargantua n’aime pas avoir la courante, le pauvre. Notez bien que l’époque était plus dure à vivre car le papier toilette, cette merveilleuse invention, date certes du VIe siècle grâce à l’ingéniosité de nos amis chinois, qui ont le cul délicat, mais ne s’est répandu dans les contrées civilisées que vers la fin du XIXe siècle. Qu’hommage soit rendu à Joseph Gayetty, cet industriel de bien (il y en a) (lui et les fabricants de cuvettes de chiottes) (et d’iphones) qui inventa le rouleau de PQ. Notez cependant que la grande diffusion du papier comme torche-cul est due à l’expansion de la presse et des journaux au XVIIIe siècle : lire et chier, deux facettes d’un même objet. La culture est un rouleau compresseur, même la porte des lieux d’aisance ne l’arrête pas. Bref, torchons-nous le cul de papier avec insouciance, dussent toutes les forêts de la planète y passer car, comme dit Gargantua, « il faict très bonne abstersion de la matiere fecale » (seulement Gargantua, lui, se torche le cul avec un oison : je vous demande bien, si on s’y met on aura les écologistes au cul sur le dos) (cela dit ça pourrait être marrant, d’avoir une cage à oiseau dans les chiottes, ça ferait une compagnie).

Car les fèces sont aussi un fondement d’amitié et de partage. Entre hommes, comme ça, sans façons, aux rires de tous ceux qui étaient autour, accompagnés des encouragements qu’ils se donnaient comme au football. On enlevait son veston d’abord, en arrivant, comme pour effectuer un exercice de force. On se mettait en tenue en somme, c’était le rite. Et puis bien débraillés, rotant et pire, gesticulant comme au préau des fous, ils s’installaient dans la caverne fécale. Les nouveaux arrivants devaient répondre à mille plaisanteries dégueulasses pendant qu’ils descendaient les gradins de la rue ; mais ils paraissaient tous enchantés quand même. Autant là-haut sur le trottoir ils se tenaient bien les hommes et strictement, tristement même, autant la perspective d’avoir à se vider les tripes en compagnie tumultueuse paraissait les libérer et les réjouir intimement. Les portes des cabinets largement maculées pendaient, arrachées à leurs gonds. On passait de l’une à l’autre cellule pour bavarder un brin, ceux qui attendaient un siège vide fumaient des cigares lourds en tapant sur l’épaule de l’occupant en travail, lui, obstiné, la tête crispée, enfermée dans ses mains. Beaucoup en geignaient fort comme les blessés et les parturientes. On menaçait les constipés de tortures ingénieuses. Quand un giclement d’eau annonçait une vacance, des clameurs redoublaient autour de l’alvéole libre, dont on jouait alors souvent la possession à pile ou face. Les journaux sitôt lus, bien qu’épais comme de petits coussins, se trouvaient dissous instantanément par la meute de ces travailleurs rectaux. On discernait mal les figures à cause de la fumée. Je n’osais pas trop avancer vers eux à cause de leurs odeurs. Ce contraste était bien fait pour déconcerter un étranger. Tout ce débraillage intime, cette formidable familiarité intestinale et dans la rue cette parfaite contrainte ! J’en demeurais étourdi. Céline, Voyage au bout de la nuit, Gallimard, 1932.

(Tu-tu-tuuuuuuuuu: moment culture) (confituuuuuuuuuuuuure) (ça se digère bien, la confiture, au fait?)

Triste hypocrisie que celle de la société américaine (cette scène de la fraternité du caca se passe à New York, capitale de la finance) – d’où sans doute la piscine à étrons, peu pratique au demeurant (splash! comme on disait dans les années 1980). Notons cependant l’aspect démocratique de la chose: tous, empereurs et clochards, blancs et noirs, hommes et femmes, sommes-nous autre chose que des travailleurs rectaux, égaux devant la rigueur intestinale?

D’ailleurs voilà bien, pour finir, un de ces grands textes qui rappellent que fèces, résistance à l’oppression et philosophie ne sont pas exclusives.   […] le bâtiment des latrines collectives, une sorte de halle nue, au sol de ciment grossier, boueux dès les premières pluies de l’automne, contre les murs de laquelle, dans le sens de la longueur, s’alignaient des éviers de zinc et des robinets d’eau froide, pour la toilette matinale obligatoire – le commandement S.S. était obsédé par le danger des épidémies : une grande affiche d’un réalisme repoussant, où figurait la reproduction immensément agrandie d’un pou menaçant, proclamait dans les baraquements le slogan de l’hygiène S.S. : Eine Laus, dein Tod ! slogan traduit dans plusieurs langues, mais avec une faute d’orthographe en français : Un poux, ta mort ! -, alors que le centre de la nef, d’un bout à l’autre, était, traversé par la fosse d’aisances collective, surmontée sur toute sa longueur par une double poutre de bois à peine dégrossie, poutre qui servait de point d’assise pour les défécations multitudinaires, qui se faisaient ainsi dos à dos, sur d’interminables rangées.
Pourtant, malgré la buée méphitique et l’odeur pestilentielle qui embrumaient constamment le bâtiment, les latrines du Petit Camp étaient un endroit convivial, une sorte de refuge où retrouver des compatriotes, des copains de quartier ou de maquis : un lieu où échanger des nouvelles, quelques brins de tabac, des souvenirs, des rires, un peu d’espoir : de la vie, en somme. Les latrines immondes du Petit Camp étaient un espace de liberté : par sa nature même, par les odeurs nauséabondes qui s’y dégageaient, les S.S. et les Kapo répugnaient à fréquenter le bâtiment, qui devenait ainsi l’endroit de Buchenwald où le despotisme inhérent au fonctionnement même de l’ensemble concentrationnaire se faisait le moins sentir. Jorge Semprun, L’écriture ou la vie, Gallimard, 1994.

(Tu-tu-tuuuuuuuuu: re-moment culture) (mais ta-ta-taaaaaaaaaaaaaaa: point Godwin) (aujourd’hui ce blog est sale, nous ne reculerons devant rien).

Bref, déféquer c’est un peu résister.

On va encore me dire que je fais du mauvais esprit, que je suis restée au stade anal. P’têt’ bien. 3 ans d’âge mental, c’est tout à fait moi.

7 réflexions sur “Des excréments et de leur déposition

  1. Comme dirait le gars à la fin de Mort accidentelle d’un anarchiste: « Nous sommes dans la merde jusqu’au cou: autant garder la tête haute. Et surtout pas de vague. »

  2. Pingback: De l’intimité | Chroniques erratiques d'une emmerdeuse

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