De la nomophobie

L’autre jour, j’étais tranquillement en train de travailler ardûment ma thèse traîner sur facebook quand je tombai sur ce post apparemment innocent d’un ami : « Souffrez vous de « nomophobie » ? Répondez honnêtement ? »

D’abord, joie joie pleurs de joie d’apprendre un nouveau mot. C’est pas pour me vanter mais je me flatte d’avoir un vocabulaire des plus étendus et néanmoins éclectique, et je ne perds jamais une occasion de me cultiver quand elle se présente (hu, hu, hu – rire pseudo-élégant et faussement modeste). Je ne fais ni une ni deux et lance donc une recherche bibliographique approfondie sur google car, bon sang de bois, « nomos » en grec ça veut plutôt dire la loi (souvenirs lointains de prépa, je convoque vos mânes). Alors ouais, ça peut vouloir dire la haine des lois (sauf que ce sens est totalement out), mais aussi, de l’anglais global interplanétaire qui domine honteusement les langues cultureuses que sont le latin et le grec, la « peur morbide d’être séparé de son téléphone mobile » (de « no mobile phobia »). Grosse déception philologique. Mais bon ça m’a l’air hype donc je m’en saisis (la hype, mon idéal inatteignable dans l’existence).

Là, ça m’a tout de suite fait penser à la morbidité, vu que l’autre jour (encore un autre jour), alors que je bossais mon premier chapitre discutais de Venise et de l’art avec des amis distingués (une historienne de l’art et un médiéviste) après plusieurs verres de rouge, nous eûmes une discussion philologique d’importance sur la différence de sens entre la morbidité et la morbidezza (italien), qui selon un pote dieu de l’italien contacté en urgence par sms signifie la « douceur » (en attendant on avait conclu après d’autres verres de rouge une discussion animée que ça voulait dire la « Vénus-té ». Ouais je sais c’est classe). D’ailleurs, remarquez que l’italien est bourré de faux amis de ce genre (ou alors que le français est une langue de pessimistes qui ne pensent qu’à la mort), comme par exemple sinistre vs. sinistra (la gauche) (à ce propos rappelons-le, car on ne le dira jamais assez: allez Jean-Luc! Tous à Stalingrad ce soir!).

Après cette élégante digression, revenons-y, à la nomophobie. Ma première réaction fut de pffffter : ha ha ha (rire triomphant et sarcastique), moi pas de problème, tu me fous sur une île déserte avec Stendhal et Balzac et c’est parti mon kiki ! Puis je repensai à mon dernier séjour à New York, alors que j’avais dû « désactiver les données à l’étranger » i.e. renoncer à tous les trucs cools de mon iphone qui arrivent par le biais des ondes internet car je ne suis pas Crésus. Je me replongeai dans l’angoisse profonde la légère inquiétude que je ressentais en permanence assez souvent de ne pas pouvoir lire mes nouveaux mails toutes les deux minutes, et à la joie non moins profonde qui m’habita quand ma copine M. qui est une super geekette, et en plus une bombe atomique, et en plus une future grande réalisatrice de cinéma, et en plus j’adore son style vestimentaire, et en plus elle a ouvert mon esprit au monde merveilleux du blog (traduisez: je suis fan d’elle) me fit découvrir twitter et instagram (une super appli de photo où tu peux faire profiter tes 3 followers de tes prises de vues extravagantes du trottoir du coin de la rue). Je signale à tout le monde qu’elle a un super blog plein d’images superbes, qui s’appelle Est Ouest – cf. ici et sur le blogroll. (Ding! La minute « pub pour mes amis » est terminée.)

Forte de ce souvenir plein d’inquiétante étrangeté (je ne voulais pas écrire Unheimlichkeit cash pour ne pas me la ramener trop violemment, donc je le mets entre parenthèses pour me la péter un peu discrétos quand même), je ne fis ni une ni deux (dès que Freud pointe son nez à l’horizon je suis sur mes gardes), sondai mon âme au sujet du plaisir exact que je retire de mes liaisons téléphoniques, et en tirai le graphique suivant:

Bien bien bien, il faut se rendre à l’évidence, JE SUIS NOMOPHOBE AU DERNIER DEGRÉ. Dieu de l’internet, qui ôte le péché 2.0. du monde, prends pitié de moi pauvre pécheresse. Comment vivre véritablement sans se moquer des photos de looser s’intéresser à la vie des autres sur facebook, prendre en photo mes couteaux de cuisine sur instagram (ouais et alors?), écouter la radio (ok ça on peut le faire avec d’autres accessoires mais avec l’iphone c’est tellement plus évident), checker le blog de Jean-Luc Mélenchon (dont l’éloquence n’a d’égale que la pertinence, allez-y voir ici, tellement c’est trop de la balle), vérifier quand passe le prochain montmartrobus (ouais j’ai la flemme de marcher jusqu’à Lamarck alors que c’est à 5 minutes à pied), ne pas perdre mon chemin grâce au GPS intégré (OH CA VA!! Pour la 1000ème fois, c’est pas parce que je suis géographe que j’ai le sens de l’orientation!!), se demander ce que veulent dire tous ces sigles étranges sur twitter (RT, WPFD, FF, MT, OH, HT, PRT, IMHO – ha ha je rigole, bien sûr je maîtrise tout ça à la perfection car la hype est mon surmoi!), chercher des annonces de tapis et de micro-ondes d’occase sur Le bon coin (si vous vous débarrassez des vôtres, je prends!), commander les 10 tomes de Game of Thrones sur Amazon (oui je sais ça tue les libraires, mais il me le faut en anglais! Avis à la population: Game of Thrones c’est de la boulasse!), vérifier le sens de walrus pendant que je regarde The Big Lebowski (ça veut dire « morse », bande d’incultes. Eh oui, je me flatte de regarder les films américains en VO et je suis une sale snob. Second avis à la population: The Big Lebowski c’est de l’extra-boulasse!), vérifier les horaires de ciné (Avengers me voici!), ou chercher une recette de dernière minute sur Marmiton (oh là oui je sais, les filles vraiment branchées cuisine n’avouent jamais qu’elles chopent leurs recettes sur Marmiton, mais tant qu’on est dans le déballage de linge sale…)

Et tout ça… retenez votre souffle… à toute heure du jour et de la nuit!! Quelle joie! Mon iphone is the city that never sleeps (la ville qui ne dort jamais). C’est pas de la bombe ça? Je dors avec lui près de mon oreiller pour avoir l’illusion d’une présence humaine car même la lonesome camionneuse a ses faiblesses car grâce à une super application qui repère tes mouvements pendant ton sommeil tu peux te réveiller fraîche comme une rose avec un peu moins la tête dans le guidon que d’habitude. Autre avantage, à tout moment je peux vérifier si personne n’a posté un truc fascinant à 5 heures du mat’ (on ne sait jamais). L’autre jour, j’ai même liké une photo sur instagram pendant mon sommeil – je me suis réveillée sans aucun souvenir de cet événement.

Selon wikipédia, sainte ressource encyclopédique de l’interactivité globale,  parmi les nomophobes, « 55% des personnes interrogées ont cité le fait de garder le contact avec leur famille ou leurs amis comme étant la principale raison pour laquelle ils sont anxieux sans leur téléphone portable, 10% des personnes interrogées disent qu’elles ont besoin d’être joignables à tout moment à cause de leur travail. » Là je dis: bullshit les amis, ne nous y trompons pas! J’aime beaucoup ma famille et mes amis mais ne rigolons pas non plus, je n’ai pas besoin d’un iphone pour leur dire que je les aime (au fait, je vous aime!), ni d’être joignable à cause de mon travail (qui consiste à me prendre la tête toute seule devant mon ordi à la bibliothèque). Non, soyons clairs, je suis une droguée. Je remplis le vide intersidéral de mon existence en tapotant sur l’interface de mon iphone (j’ai rêvé la nuit dernière que l’écran se fissurait, l’angoisse totale!)

Pire, je viens de lire dans un blog du monde.fr (pour une raison quelconque ces gens se croient plus important que les blogueurs hyper hype de wordpress, qui est quand même une plate-forme de distinction totale pour écrire un blog – enfin je crois que c’était sur un blog du monde.fr mais je retrouve plus la page, car comme toute nomophobe qui se respecte je vis dans l’instantanéité la plus absolue, donc si ça se trouve j’ai dit du mal sans aucune raison mais je m’en fous un peu voyez-vous) que la nouvelle tendance hype ne serait nullement la nomophobie, qui est en train de devenir un truc de prolos (certains, nous apprend-on, ont un iphone dès 14 ans mais mangent des pâtes tous les jours), mais la capacité à se déconnecter. Hélas, hélas, hélas trois fois hélas, opoï opopoï (exclamation de douleur des personnages sophocléens que je trouve assez actuelle) : ma quête de la hype nécessite donc une cure de désintox sévère. Qui a une datcha en Sibérie à me prêter pour les deux prochaines années?

Des manifs, du 1er mai (et de leur pourquoi)

D’abord je ne sais pas si vous avez remarqué le style affuté des titres des posts ces derniers temps – dans l’esprit de Montaigne, non je ne me la pète pas du tout. (Bon ok ça consiste principalement à rajouter un « de » devant le titre mais c’est quand même trop classe).

Ceci posé, revenons à notre mouton et débriefons gaiement une nouvelle joyeuse manif. La manif c’est important quand on est de gauche (à mon humble avis), parce qu’il y a un moment quand vraiment les classes dominantes nous pètent les rouleaux il faut un peu leur montrer que le pouvoir n’est pas que de leur côté (on y croit !), et sortir secouer les drapeaux rouges que diable ! Je ne sais pas pourquoi mais les gars qui restent le cul fondement vissé dans leur fauteuil le cigare au bec et le verre de cognac à la main en dissertant de la conquête du pouvoir ne me font pas l’effet d’être les héritiers de Jaurès, qui n’était pas le dernier à grimper sur des lampadaires pour haranguer la foule. Mais bon, ce n’est que mon opinion (qui consiste souvent à approuver ce que je fais et désapprouver les autres, c’est vrai).

Là, le sujet principal c’est de défendre les droits des travailleurs, en souvenirs des 200 000 ouvriers qui obtinrent la journée de 8 heures le 1er mai 1886 aux Etats-Unis (rappelons qu’aux Etats-Unis un jour il y eut des socialistes).  (Ding ! La minute culture est terminée). « Fête du travail » mon cul œil, le travail (sauf pour quelques privilégiés dans mon genre qui adorent ce qu’ils font même s’ils font chier tout leur entourage en se plaignant tout le temps) c’est quand même le truc le plus relou qui existe. Evidemment Nicolas Sarkozy, dont l’entièreté de l’existence s’est formée autour du dessein de dominer le monde, a quelques difficultés à concevoir que d’autres aient envie de se lever le matin juste pour passer du temps avec les gens qu’ils aiment, aller cueillir des pâquerettes et répandre une parole de paix dans le monde  regarder des séries télés et boire du bon pinard (ouais, et alors ?).

Après ces puissantes considérations théoriques, venons-en au véritable intérêt de la manif (hélas, je ne suis pas une sainte) :

Premièrement, la manif permet de se lâcher un peu niveau éthos. Moi qui suis toujours tirée à quatre épingles et d’une élégance rare, pas un mot plus haut que l’autre (personne ne rigole dans les rangs !), je reconnais que se lâcher un peu en hurlant des slogans et en chantant diverses chansons entraînantes du répertoire populaire ça libère. D’aucun a de la chance que je ne l’aie pas filmé en train de sauter dans tous les sens comme un lutin en gueulant « On lâche rien ! » à la Bastille en mars dernier (oui tremble, je tiens ton avenir professionnel dans mon iphone).

Secondement, la manif stimule l’imagination linguistique (invention de slogans) et vestimentaire. Soirée déguisée = moyen drôle, manif = hyper hype poilant (je ne sais pas pourquoi j’essaie toujours de me persuader que je fais des trucs hype, c’est un peu une cause perdue, mais je suis de gauche, je crois dans mon idéal – i.e. la hype vit en moi). Aujourd’hui, c’était classic red et drapeau, plus bonnet phrygien (grand succès photographique pendant le défilé). Oui, quand je manifeste, c’est avec style.

Troisièmement (toujours trois parties, khâgneuse un jour…), la manif est une bonne occase de dépenser des calories avec des gens sympathiques. Évidemment, ça implique de ne pas se jeter sur les merguez négligemment étalées à la vue du chaland le long du passage (mmmm la MERGUEZ !!! N’y pense pas malheureuse, rappelle-toi ton régime de la mort que tu vas finir plus mince que Madonna Louise Michel). En tout cas c’est toujours mieux que de remonter la rue des Martyrs à pied pour se faire un peu les muscles et contempler le spectacle de la rue parisienne s’arrêter à chaque boutique de fringues et s’acheter trois cupcakes juste pour tester le goût.

Saine pour le moral, l’esprit, le corps, la manif c’est l’avenir !

By C. N.

Évidemment, quelques petits désagréments sont à prévoir: on n’était pas seuls dans le métro, et dans notre groupe des braves soldats de Jean-Luc du 18e (dénomination non contractuelle) nous avons eu quelques difficultés à nous retrouver entiers. Les débuts de manif sont toujours poussifs.

Ouverture. Interjections impromptues de Marcadet à Port Royal, en passant par Denfert (de 14h15 à 17h15): Et Rachelle? Merde j’ai oublié Rachelle! Ah là là dégueulasse ce kebab. J’ai trop la tête dans le bois, moi. Enfin, la gueule de cul. Enfin je me comprends. Merde, j’ai ENCORE oublié Rachelle! Elle est sur l’autre ligne? Tu nous attends sur le quai? Attends ça capte pas là. Au milieu de la rame? Où est Rachelle? RACHELLE? Oui je suis là, c’est bon! Mais attends je rêve on a perdu Camille! Il est sorti pour laisser passer et il a pas pu re-rentrer. Allo Camille? Merde il est sur répondeurMais je rêve, ça sonne, il décroche pas. Mais attends c’est pas vrai! Camille, on t’attend à gare de l’Est, GARE DE L’EST. Mais où il est? Quelque part dans le métro mais pas dans la même rame. On le retrouvera à Denfert. Merde, par où on sort? La dame de la RATP a dit de passer par le RER, y a trop de monde. Mais où est Camille? On sort et on verra bien. Y avait pas Augustin qui devait nous rejoindre? Il a dû descendre de son vélo. Camille, t’es devant le mac do? C’est de l’autre côté de la place. (…) Bon, tout le monde est là! On y va? Mais c’est bloqué par là, allez on fait le tour, on rejoint tout le monde à Port Royal. Bon, on défile avec les syndicats? On va pas attendre 107 ans, moi j’ai chaud là, on s’en fout, on prend les drapeaux et on y va! Y a du monde, hein, c’est COOL. T’es tellement une trentenaire avec ton vocabulaire has been. (Ouais les gens, cool est un mot has been).

Interlude. Boulevard Henri IV, 18h30.  Allez, on chante! OUAIS! C’est la lutte finale, Groupons-nous, et demain, L’Internationale, Sera le genre humain. Et le couplet? Quelqu’un connaît le couplet? « Debout ! les damnés de la terre ! Debout ! les forçats de la faim ! » nin nin nin NIN NIN NIN… Merde, les paroles! Euh les gars y a pas quelque part « Du passé faisons table rase, Nous ne sommes rien soyons tout » (ceux-là je les connais, j’aime ce style mâle et vigoureux)? Attends, je crois qu’il y a un cratère aussi, oui La raison tonne…en son cratère. Bon sang, mais pourquoi personne ne connaît les paroles! Bon, tant pis! ON LÂCHE RIEN!!

Finale. Place de la Bastille, 19h30. Ah ouais, c’était une belle manif, hein! Bon maintenant on fait quoi? Moi j’ai soif! Ouais, j’ai soif, j’ai faim, j’ai mal au pied, je suis fatiguée. On va chercher des bières? La bibine, éternelle compagne du militant.

250 000 parisiens à défiler (48 000 selon la police, dont on connaît les techniques de comptage rappelées utilement ici). Des amis, du soleil, du rouge, des chansons. C’était une belle manif.

PS: Aussi, à la manif on peut croiser Jean-Luc Mélenchon… Mais bas les pattes, il est pour moi!