Moi, j’aime les chaussures

Et je suis bien consciente que cet état de fait, qui m’entraîne dans une frénésie de  consommation délirante somme toute assez raisonnable (je viens de compter : 19 paires sans les tongs, les baskets et les babouches – tiens va falloir que je me rachète des sandales), n’est pas totalement compatible avec  mon idéal militant de vraie femme de gauche. Surtout que quand j’entends les mots « Louboutin », « Charles Jourdan » ou « Jimmy Choo » mon cœur tressaute à tout va : un admirateur caché aurait-il enfin eu pitié de ma détresse et déboursé 500€ pour m’offrir une paire que je ne pourrai jamais porter parce que je ne trahirai jamais mes idéaux que je porterai dans toutes les soirées hype que je fréquente assidûment (mais bien sûr)? Je ne suis qu’une femme après tout – entendons-nous bien, je ne veux pas dire par là que les femmes sont consubstantiellement amoureuses des objets seyants et en cuir (oui les sacs aussi), mais bien que la société de domination genrée et de consommation effrénée m’a bousillé le cerveau donc c’est pas ma faute. A propos de sacs, les filles, vous avez repéré les nouveaux sacs monop’ trop MIGNONS? Bleu électrique, ça irait parfaitement avec mes chaussures assorties (cf. photo ci-dessous). Je précise que je suis bien entendu fermement opposée à la grande distribution de produits de beauté pour bobos / touristes qui remplacent les épiceries de Montmartre. Mais enfin, la chair est faible et, je le répète, la société m’a bousillé le cerveau.  Bref, je me replace : I am the gauche pédicure.

Toute  bobo trentenaire célibataire qui n’a rien d’autre à faire comme projet de vie que des achats de grolles  femme qui se respecte aime donc les chaussures et connaît le prix de la vie commune avec ces objets exigeants : entretien (merci à mon père cet homme parfait sous tous rapports qui m’a appris l’art complexe du cirage de pompes) et réparations préventives (c’est comme un pare-brise les gars, n’attendez pas que l’éclat se transforme en fissure, allez tout de suite chez Carglass répare, Carglass remplace !)

A toutes fins utiles, je préviens mes amis les bobos de la Butte : n’allez point chez le soi-disant cordonnier de la rue des Abbesses sous peine de décollage de semelle immédiat (pardon pour la mauvaise pub mais ça m’a fait trop mal au cœur pour mes innocentes chaussures et mon porte-monnaie en déroute). Mon actuel et légèrement déroutant cordonnier, lui, répare les chaussures comme un Dieu et à prix modique. Seul hic : il veut tout connaître de ta life.

La dernière fois je viens récupérer mes souliers en pantalon troué, cheveux gras et sweat à capuche (durant les heures de bureau of course, de façon à ne me faire spotter par aucun ex qui traînerait par hasard dans les parages) et en pensant à rien (ça m’arrive souvent). Et là, out of nowhere, le brave cordonnier (je ne sais pas pourquoi, pour moi est attachée à cette profession une aura de probité candide et populaire – sans doute parce que j’ai trop lu Tolstoï à Noël) engage une discussion peu orthodoxe :

– Ah mais c’est la camelote ça, c’est made in China (oui bon j’ai une paire de bottes noires très sexy achetées 20€ sur laredoute.fr mais je ne suis pas Crésus) mais vous mettez ça avec des mini-jupes hein ?

(Brève hésitation : être sincère, mitonner pour qu’il me foute la paix ou lui dire de fermer sa gueule ?)

Ca m’arrive

Ben moi alors, si j’étais plus jeune je me gênerais pas pour essayer de coucher avec vous !

– …

Life sucks : être flattée de ce vil compliment de vieux macho sur le retour qui a vu ma beauté intérieure malgré mon attirail peu reluisant, ou lui foutre une baffe en lui hurlant de la fermer ? Piteusement (je suis d’une grande lâcheté) j’ai pris mes chaussures sous mon bras et suis sortie en lâchant un joyeux « A bientôt » proche de 20 000 sur l’échelle de l’hypocrisie.

Maintenant, j’ai le choix entre des chaussures bousillées, une discussion épicée sur ma vie sexuelle, ou m’exiler hors des Abbesses. La vie est un combat.