Considérations d’une banalité affligeante sur le port d’armes à feu

Tout à l’heure j’étais dans le métro et que vois-je dans la main de mon voisin d’en face, un type mou et efflanqué, de type tout à fait houellebecquien?

J’entends par là un cadre moyen au crâne dégarni ayant légèrement dépassé la quarantaine, perdu ses illusions s’il en avait, et en général très préoccupé de son pénis et de ses performances sexuelles (en deux mots: j’aime énormément le style de Houellebecq mais ne trouve pas toujours très inspirants ses personnages) (enfin, c’est sans doute le but de l’affaire) (je suis une romantique qui s’ignore).

Que vois-je donc dans la main de mon voisin, disais-je, avant de m’embarquer dans de vaines considérations littéraires?

Une cible de tir criblée d’impacts de balles.

Non mais. Je vous demande un peu. Surtout que dans l’autre main il tenait un petit sac qui avait l’air suspicieusement lourd – manquerait plus qu’il trimballe en plus un Glock 9 mm, voire un Uzi ou autre saloperie de style létal et phallique.

Déjà que j’étais bien vénère parce que j’avais raté ma station tellement je suis fatiguée de passer mes journées à préparer des cours que je déblatère ensuite en assommant à l’envi mes pauvres étudiants, et en plus ce connard a le front d’affirmer son amour des armes dans un moyen de transport public! Sommes-nous dans les quartiers du 9-3, où sévissent les bandes de voyous à l’origine douteuse qui pratiquent diverses sortes de trafics dans une impunité qui défie la République, ou bien chez les bobos du 18ème?

Ni une ni deux que je lui suis tombé sur le râble pour lui dire son fait.

1. Bravo que de faire l’apologie de l’arme à feu, qui est vraiment l’arme des petites bites faibles (pardonnez ma tendance au vulgaire, mais enfin sommes-nous chez les Américains sauvages?) Hegel, qui n’était pas le dernier pour dire des conneries, explique doctement que l’invention de la poudre c’est de la grosse boulasse parce que ça permet de développer le « courage sans passion personnelle » vu qu’on tire sur un ennemi abstrait. Tout de suite on se prend de sympathie pour la grosse machette qui permet de massacrer son voisin d’une façon bien sanguinolente, parce que franchement le courage qui consiste à appuyer sur un bouton pour buter une bonne fournée de civils ça vous fait plus froid dans le dos qu’autre chose. Tuer, c’est un truc un peu violent quand même, me semble-t-il. Cher monsieur, si vous avez des couilles voulez montrer votre courage, agissez avec un bon vieux couteau de cuisine et faites-vous greffer un pénis. Ou achetez-vous un étui pénien comme les Papous. Je ne comprendrais jamais cette appétence des hommes pour les substituts d’organe (vous n’avez pas l’air de le croire messieurs mais la taille n’a que peu d’importance – QU’IMPORTE LE FLACON POURVU QU’ON AIT L’IVRESSE) (je parle de poésie, évidemment).

2. Mais qu’est-ce qu’on a à foutre, gars, que tu aies fait un carton à ton club de tir? Tu te rends bien compte que tu t’entraînes pour tirer sur des gens? Tu trouves ça cool comme activité? Même si tu es flic ou gendarme (mes professions préférées entre toutes, avec trader, militaire et ministre), est-ce vraiment un but dans la vie de montrer à tout le monde tes capacités en matière d’armes à feu? Est-ce que je trimballe mes copies à tous les vents pour montrer au monde extérieur que j’ai le pouvoir sur mes étudiants?

Mon Dieu. Une pensée perturbante me vient à l’esprit. Peut-être que ça marche vraiment sur les meufs, ce genre de conneries? Après une courte enquête sur le oueb, je constate que oui, les policiers sont la 5ème profession la plus sexy selon les femmes (il y a vraiment des enquêtes sur tout et n’importe quoi), mais après les ARCHITECTES (OMG!!!!!) et les enseignants-chercheurs (yes!) (quoique…) entre autres. Cette hiérarchie me perturbe. Je vais réfléchir à ce problème et revenir vous abreuver de mes intéressantes réflexions, mais pour l’heure je n’ai pas trop le temps alors je le mets dans mon tiroir des énigmes sociétales non résolues.

3. T’as vraiment besoin de faire le kéké dans le métro, à la vue des bobos, des nounous et des petits enfants?? Connais-tu le sens du mot pudeur? On commence comme ça et on finit par montrer son joujou aux petits enfants. Malsain, tout ça.

4. Si ça ne tenait qu’à moi, tu finirais au kolkhoze pour tireurs d’arme à feu à dessiner des napperons pour les petites vieilles avec ton automatique de merde.

J’aime bien envoyer les gens au kolkhoze dans mon monde fantasmatique. Mon petit côté Pol Pot.

Je lui ai balancé dans sa face. Ou pas.

Je suis vraiment d’une lâcheté confondante.

Quand je pense aux sommes englouties dans la machine à café de la fac…

…je tremble d’indignation. Cette chose ignoble qui emplit les gobelets ne peut être que qualifiée de « jus de chaussette », voire de « sous-résidu de pisse d’éléphant SDF » après qu’on a un tant soit peu fréquenté le café italien, sorte de paradis sur terre, comme moultes choses de l’Italie d’ailleurs. Hélas, en tant qu’enseignante je me dois de rester éveillée durant mes cours, contrairement à mes charmants étudiants qui ne se gênent pas pour piquer un petit roupillon de derrière les fagots pendant que je déblatère mon cours.

OUI, malgré toutes mes indéniables qualités en tant que personne de la grosse boulasse intergalactique (gros seins, abondante chevelure blonde, connaissance approfondie de Stendhal et de Shakira, anglais lu écrit parlé, humour dévastateur) (hu hu hu), J’ENDORS MES ÉTUDIANTS EN COURS alors même que j’enrichis le grand capital propriétaire des immondes machines à café.

Mais alors, que faire?

La réaction d’une personne saine et normale serait de se torturer la cervelle en se disant que Oh mon Dieu c’est affreux je les barbe à ce point? la situation étant d’autant plus inquiétante que le cours dispensé traitait d’une matière qui me passionne intensément (la banlieue) (eh ouais, love it or leave it les enfants, ou relisez le Voyage au bout de la nuit car ma passion pour la banlieue ne supporte pas de contradiction). Donc, vas-y que tu leur expliques Haussmann, la Commune et la banlieue rouge et l’industrie et tous ces trucs de la force puissante qui unit l’univers de l’urbanisme, et vas-y qu’ils s’endorment.

Eh bien non, je ne céderai pas à la facilité. Tendance qui nous entraînerait sur de mouvants terrains quant à la valeur de notre personne. Non, je suis désolée (comme je leur ai fait remarquer dans une sortie bien humiliante de la domination symbolique du savoir) (vous me direz, vu que les gogols en question dormaient ça n’avait aucun impact mais bon) (ON FAIT COMME ON PEUT), connaître les principes de l’haussmannisation et l’histoire de la Commune (que certains situent en 1850, merci la vie) ne sont que des CONNAISSANCES DE CULTURE GÉNÉRALE que je ne devrais même pas à avoir à répéter. Bande de nuls. Crevez donc de votre ignorance.

De ce fait, il n’y a pas 30 000 solutions. Il faut kolkhoïser le fonctionnement du cours (de fait, la création de divers kolkhozes est à mon sens une solution simple à de nombreux problèmes sociaux) :

Point 1. Installer une fontaine de guronsan (cachets remplis de caféine) (tout à fait utile pour se transformer EN PILE ÉLECTRIQUE) à l’entrée de la salle de cours, où chacun viendra remplir son petit gobelet en plastique et boira son contenu DEVANT MOI. Ce rituel a un petit aspect hospitalier, me ferez-vous remarquer. Mais tout à fait: il faut bien que les jeunes comprennent que s’ils ne se comportent pas docilement et ne font pas de leur corps un temple de la productivité ils finiront en HP emballez c’est pesé. D’ailleurs, pour compenser l’effet trop excitant de la chose, on ne s’interdira pas de faire prendre aux éléments les plus turbulents un ou deux anxiolytiques.

Point 2. Recours à des éléments de redressement physique: corsets pour rester assis bien droit, écarteurs d’yeux. Le corps doit se plier à la discipline de la connaissance. Nous redresserons toutes ces souches biscornues. Et que pas une tête ne dépasse, HA HA HA!

Point 3. Recours massif à l’intimidation et au rabaissement intellectuel. Les interros surprise vont pleuvoir, ainsi que les remarques assassines (vous allez finir éboueurs si vous ignorez la définition de l’aire urbaine) (notons que les éboueurs gagnent dans l’ensemble bien mieux leur vie que votre servante, parce que c’est vrai qu’à bientôt bac+8 on ne voit pas trop pourquoi monter beaucoup au-dessus du Smic dans la grille des salaires) (mais bon, nous avons l’autorité intellectuelle) (mouahahaha) (en tout cas on peut humilier nos étudiants à plaisir, ça vaut son pesant d’or).

La vie n’est pas un chemin pavé de marguerites. Rendez-vous à l’évidence: l’obéissance, ça n’a que du bon.

AH BON SANG finalement ça me met bien en forme d’enseigner tous les jours. Une vision de la société idéale est en train de germer dans mon cerveau fécond. Je sens que je suis sur la bonne voie. Sur ce je retourne en cours, et CA VA CHIER DES BULLES CARRÉES. Dans une bonne et saine ambiance de travail.

A plus, êtres inférieurs, stay tuned.