De la plage

Ce n’est que lorsque les conditions optimales sont réunies que je me rends à la plage. En fin de journée donc, quand le soleil caresse ta peau de manière satisfaisante. Soyons clairs, si tu es sur la Côte d’Azur tu sues comme un bœuf même sur le coup des 19 heures bien sonnées, mais du moins ne fonds-tu pas.

Un accident est vite arrivé. Hachetague poêle à frire.

Un accident est vite arrivé. Hachetague poêle à frire.

Tu pries très fort pour que la plage ne soit pas bondée de touristes blondes peroxydées et à la peau chocolat avec un piercing dans le nombril (attentat numéro 1 au bon goût, à la pudeur et à toutes les valeurs de notre civilisation), ni de gros types en maillot moule-bite tentant de jouer aux raquettes de plage pour perdre quelques grammes de bide, raquettes qui non seulement font un bruit mat et fort désagréable, mais encore, eu égard au pauvre niveau sportif des impétrants, suscitent des balles perdues qui finissent immanquablement à un endroit peu agréable de ton anatomie, parce que sinon quel intérêt, ni enfin, hélas, mille fois hélas, d’enfants. Les enfants, c’est mignon et décoratif, mais dès qu’on les lâche en milieu naturel ils ont une fâcheuse tendance à s’ébattre, à courir, à crier, à éclabousser, à demander, à effronter, à glouglouter, bref, à déranger les adultes responsables et importants qui ne demandent qu’à mouler tranquillement.

La difficulté de l’affaire est compliquée par la nécessité évidente d’être bien placé sur la plage. Il ne faudrait pas non plus prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages, c’est un espace public oui ou merde, chacun a le droit de se battre pour repérer l’endroit le plus stratégique. Dans la mesure du possible, une équidistance sera respectée entre l’accès le plus aisé à la mer, la douche, une vue sympathique et les gêneurs les plus évidents (distance qui sera ici la plus importante possible). Ensuite, vérifier la présence de mégots et de cannettes dans le sable, lisser le sol pour s’installer le moins mal possible (à part mon père, un immense héraut de la vie sur la plage, je connais peu de gens capables de dormir sur le sable tellement c’est inconfortable ; enfin ça m’arrive parfois mais je ne compte pas, je dormirais à peu près n’importe où reconnaissons-le ; en plus après c’est super chiant tu as des courbatures de partout, merci la vie, autant dormir dans son lit).

Un certain nombre d’accessoires sont nécessaires pour rendre l’épreuve supportable : d’abord, une rabane en raphia, outil indispensable pour ne pas mourir étouffée dans le sable, ou devoir s’essuyer avec une serviette agrémentée de grains pour avoir été posée directement sur le sable (pure folie !), complétée par un chapeau de paille et d’énormes lunettes de soleil ultra épaisses (oui j’ai les yeux vraiment très bleus, huhuhu), et bien entendu trois couches de crème indice 30 toutes les demi-heures, sans oublier une bouteille d’eau. Le maillot, quelle scie, quand on a pris deux kilos c’est l’enfer surtout quand on porte un deux-pièces, t’as l’impression d’être un Botero échappée de ta robe couvrante ; et je ne vous parle pas de la taille de mes seins, qui nécessite des heures de shopping pour trouver un maillot potable et à ma taille : sinon, gare aux nichons qui se baladent dès que tu plonges. Ah mais je vous vois venir, sales obsédés : non je ne bronze pas seins nus, je suis plutôt burkini à l’ombre mais que fait la police et merci bien.

Le kif total. Par Sempé.

Le kif total. Par Sempé.

Une fois installée, s’instaure la question de la dynamique de groupe et des desideratas divers des uns et des autres. Quant à moi, si je pouvais planter une pancarte « Foutez-moi la paix » sur mon chapeau, ce serait avec le plus grand plaisir, mais il paraît hélas que ce n’est guère civil. Qui veut commenter les dernières aventures de Brad Pitt et Angelina Jolie, qui veut jouer aux cartes (épreuve ultime, pensum absolu : non seulement je suis mauvaise perdante mais en plus je joue mal car je n’ai jamais vu l’intérêt de travailler la chose. Résultat : frustration et souffrance), qui au ballon, qui veut aller nager. Bon là, c’est quand même assez logique, vu qu’on est à la plage. On ne peut pas dire non tout le temps. Mais bon sang, que c’est ennuyeux, tout ce sel, c’est mauvais pour les cheveux, et puis y a des méduses qui circulent en bancs, sans compter que les enfants pissent dans l’eau c’est bien connu moi-même je l’ai fait fort longtemps. Tout ça pour quelques brasses en maintenant tant bien que mal ta tête hors de l’eau pour ne pas perdre tes lentilles ni tes lunettes de soleil (oui je me baigne avec mes lunettes de soleil merci bien, vous avez déjà expérimenté la réverbération du soleil quand on a les yeux d’un albinos handicapé ?).

Oui je suis un boulet. Mais j’avoue, cette manie des bains de mer, j’ai jamais compris. Ou alors le monde m’en veut.

Ca doit être ça.

Le corps des femmes

Il y a beaucoup de choses que je pourrais dire sur le corps des femmes. Un jour si Dieu me prête vie, et le Diable sa plume, je lui écrirai un livre. Comment il se met à déborder à l’adolescence : de seins, de fesses, de poils. Comment cet endroit mystérieux – le vagin, faute d’un meilleur mot – se met à déborder, avec désordre, de liquides divers. Tout cela immaîtrisable alors que sur les magazines se dessinent des lignes de corps parfaits, dont rien ne dépasse.

Dessiné, dépassé, désiré, objet, sujet, déchet, rejet, succès, avalé, dévalé, dévalué, dévalorisé, sexué, abusé, désabusé. Il y a mille façons de parler du corps des femmes.

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Mais je m’arrête aujourd’hui sur le corps de la femme comme réceptacle. La femme est un corps pénétré, diversement d’ailleurs : pénis (ah bien sûr, le saint Pénis), tampon, spéculum, doigts, sex toys et autres trucs packagés par 50 nuances de Grey (mais chacune fait bien comme elle veut). La femme alors est aussi le réceptacle de moult fantasmes et visions morales que la société fait peser sur elle (accordons-nous sur le fait que la société fait peser des représentations assez puissantes sur le corps de la femme, je vais pas m’emmerder à le démontrer non plus, mon ventilateur est en train de lâcher, c’est le branle-bas de combat).

Sexuellement, le sujet tourne principalement autour de la pureté. Bon, je ne veux pas jeter la pierre à la Vierge Marie, sans doute une charmante femme, mais elle a quand même bien emmerdé le pauvre monde surtout avec son histoire d’immaculée conception que genre elle serait née sans péché parce que tout le monde sait que la femelle est pécheresse et qu’il fallait bien rattraper le coup de cette salope d’Ève (qui après tout n’avait comme défaut que de s’emmerder à mourir au pays de Candy, Adam devait être chiant comme la mort, mais passons). Bref, revenir sur trois millénaires du statut impur de la femme dans la culture judéo-chrétienne serait fastidieux. Contentons-nous de constater que s’affrontent, sur la balance de la Meuf, deux poncifs bien de chez nous : l’Épouse-Mère-Pure-Et-Bien-Elevée vs. la Salope-Impure-Sale (inutile de préciser sur quel plateau de la balance je me situe ; les mots parlent d’eux-mêmes).

Contrairement à ce que notre inconscient content de lui pourrait nous faire penser, cette opposition n’est pas tout à fait en train de disparaître : malgré la libéralisation des corps et de la sexualité, le corps des femmes se retrouve toujours, encore, plus peut-être, sujet de jugement. Et c’est pas la fête du slip à paillettes tous les jours quand tu te rends compte que ton mec, au fond, te considère un peu comme une salope, même si non non bien sûr tu es une fille bien, mais quand même.

Comme je n’ai pas toute la journée, je vais m’arrêter sur un faisceau d’événements survenus récemment dans mon entourage féminin : la suspicion de contamination du corps de la femme. En effet, le Sida on connaît, il nous arrive de connaître des explosions de préservatif, on stresse un bon coup, on se fait la queue au laboratoire d’analyse la boule au ventre, et blabliblabla. Étonnamment pourtant, l’homme rebute, souvent, à enfiler le préservatif (divers geignements sont à prévoir : « C’est pas les mêmes sensations », « J’arrive pas à bander avec », etc. etc.). Bien. Étonnamment encore, dès que l’homme a compris que tu as une vie sexuelle active et qu’il réalise qu’il a couché avec toi sans préservatif (ah ben alors, c’est con ça dis-donc), l’homme panique.

Arrive alors la phase de « Il faut que tu ailles faire un test, non mais moi j’en ai fait un y a deux mois y avait rien » (et en plus il ne te le montrera pas, parce que tu n’as qu’à lui faire confiance, c’est un homme lui, d’ailleurs avant il était maqué avec une l’Épouse-Mère-Pure-Et-Bien-Elevée, donc c’est toi, la Salope-Impure-Sale, qui porte le poids de la preuve). Tu as beau expliquer que ben non, toi tu es sûre qu’il n’y a aucun risque, ATTENTION ! ça n’a aucun effet, IL FAUT QUE TU FASSES LE TEST. La palme de la misogynie pathétique revient à ce type qui avait une poussée de fièvre et qui était persuadé qu’on lui avait filé le Sida. Une poussée de fièvre. Un peu de respect pour les séropositifs.

Et toi, salie souillée et quand même t’interrogeant sur tes actions mais zut est-ce que vraiment je suis sûre et quand même quelque part ça doit être vrai je ne suis pas fiable je suis impure je sens des choses bouillonner dans mon corps je suis malade c’est sûr alors ça veut dire que je suis mauvaise punie châtiée damnée.

Eh bien, non. Non mesdames et messieurs.

Le corps des femmes n’est pas un dépotoir, le corps des femmes n’est ni bien, ni mal. C’est un corps, pas plus, pas moins.

Et il n’est pas à vous messieurs.

Merci bisous.