To bigle or not to bigle

That is not the question, puisque tu n’as pas le choix. Dès ma plus tendre enfance la myopie s’est abattue sur moi comme la misère sur le monde et ne s’est arrêtée d’augmenter qu’à la trentaine (âge auquel je me suis mise à avoir des caries, allez savoir pourquoi, mystère de la corruption du corps et de l’âge, bientôt le pourrissement gagnera mes articulations et la moelle de mes os, cruauté de la destinée humaine). Avantage de la vieillesse donc, ne plus entendre les redoutés mots de « on va essayer avec un dixième de plus » pour déchiffrer trois pauvres lettres sur un tableau D L V B N C M F, vazy TMTC je les connaissais toutes par cœur dès mes sept ans, mais comme je suis bonne fille et bien élevée j’essayais quand même de bien les lire en vrai, EPIC FAIL.

Je suis miro, incontestablement et désespérément.

"– A quoi rêves-tu, Catherine? me demandait papa. Tu devrais mettre tes lunettes. Je lui obéissais et tout retrouvait sa dureté et sa précision coutumières. Avec mes lunettes, je voyais le monde tel qu’il est. Je ne pouvais plus rêver. ” Catherine Certitude, de Patrick Modiano et Sempé

« – A quoi rêves-tu, Catherine? me demandait papa. Tu devrais mettre tes lunettes. Je lui obéissais et tout retrouvait sa dureté et sa précision coutumières. Avec mes lunettes, je voyais le monde tel qu’il est. Je ne pouvais plus rêver. ” Catherine Certitude, de Patrick Modiano et Sempé

À moi les verres amincis et les grosses montures (vu que même amincis, mes verres sont quand même assez énormes et déforment mon visage comme vu à travers un périscope – je n’ai jamais regardé dans un périscope mais c’est un détail accessoire). Inutile de préciser que, la sécurité sociale considérant lunettes et lentilles comme des détails esthétiques (ah ? c’est vrai qu’à -7 et 8 aux yeux je peux aisément m’en passer, fadaises, coquetteries que cela !), je dépense régulièrement la moitié de mon salaire en matériel oculaire. Les gens bien intentionnés tentent de compatir avec des débilités du genre « ah oui, c’est le prix de ces jolis yeux bleus » eh bien non mesdames et messieurs, mon père a les mêmes et ça ne l’empêche pas d’avoir une vision parfaite. Donc je suis de la baise, merci bisous lol.

Évidemment je n’ai pas arrangé mon cas en me fadant tout Roger Martin du Gard, Romain Rolland, Mishima et Zola avant mes 17 ans ; j’eus en effet une longue période de fascination, portant presque à la fureur vengeresse contre mes yeux défaillants, pour les œuvres longues, très longues, et très indigestes (quoique Zola c’est pas mal quand même) dont je n’ai aujourd’hui absolument AUCUN SOUVENIR. Donc même pas je peux me la péter dans les salons en marivaudant sur « Oh oui Les Thibault, quelle œuvre fascinante, le seppuku dans La Mer de la Fertilité, la question de l’Occident en Orient, oui bien sûr… » Nan. Rien, aucun intérêt, sinon 3/10ème de moins à chaque œil. Vous me direz en même temps, à part se la péter que tu as lu 10 000 pages en un an, l’usage de ces œuvres pour pécho est sans doute assez limité. Il s’agit donc d’un oubli salutaire, mais j’aurais mieux fait de mater Les chevaliers du Zodiaque DAMNED. J’aurais été plus populaire dans la cour de récré.

Quand tu es myope, tu vois flou DE LOIN. En théorie du moins : si vous voulez simuler mon affection, posez la paume de votre main à côté de votre œil. Bon. Au-delà de la paume de ma main, je vois flou. TOUT flou. À ce qu’il paraît que ça donne un charmant regard de myope concentré qui plisse les yeux comme une petite taupe (TMTC que les taupes chopent hyper facilement et ne finissent pas célibataires bouffées par leurs chats) ; imaginez l’effroi que suscite le moment où il faut, à la piscine municipale, abandonner ses lunettes pour gagner le bassin : non seulement tu ne vois pas très exactement le bord du bassin, mais en plus la hantise qu’un enfant avide de farces de mauvais goût s’en empare habite ton estomac d’une pointe de panique indescriptible à l’idée de devoir sortir dans la rue sans lunettes. Temps de survie estimé : 2 minutes. Maximum.

La pluie, le détail qui tue.

La pluie, le détail qui tue.

En raison de diverses configurations oculaires qui m’échappent, je me retrouve en outre régulièrement sur le billard pour me faire recoller la rétine ; j’ai la colle qui déconne, du coup je risque régulièrement la cécité, c’est super sympa, tous les six mois faut se taper un fond d’œil, tu sais cette opération où on te balance des gouttes qui dilatent la pupille dans l’œil que résultat tu vois flou comme une pauvre myope mais AVEC tes lunettes pendant toute la journée, et après pour regarder ta rétine on te balance une lumière bien crue direct sur le fond de la prunelle que résultat tu tombes dans les pommes comme une merde et tu te ridiculises dans tout l’hôpital, surtout que les hôpitaux pour yeux sont remplis à part égale de petits enfants bigleux et de vieux préparant leur opération de la cataracte, donc t’as pas vraiment le soutien de ta génération et tu te sens quand même hyper dans la solitude de la lose de ton œil. Paraît-il que ce mal concerne une personne sur 10 000 : ça veut quand même dire qu’à Paris on est 225, c’est pas rien non plus, on pourrait organiser une résoi sur le thème « rétine moisie ». Même que j’ai un ami (tout aussi miro que moi, mais il règle la question en posant sans lunettes sur ses photos de profil, le tricheur !) qui a le même problème, et limite j’étais trop contente en l’apprenant (le pauvre) « TOI AUSSI T’AS DES PROBLÈMES DE RÉTINE ! », bienvenue mon frère tu veux le nom de mon chirurgien ? Ah t’es aux Quinze-Vingts, moi je suis à Rothschild (oui, il faut parfois renoncer à ses opinions politiques par les voies du scalpel), si tu veux je viens te chercher après ta prochaine opération (ouais, parce que moi ma pote elle a explosé de rire en me voyant sortir du billard la dernière fois, soi-disant que c’était grave hilarant de voir ma gueule couverte d’un cache-œil comme si j’étais Capitaine Crochet ou Jean-Marie Le Pen. Plaisir). « Quelle belle rétine pâle, je n’en ai jamais vue d’aussi pâle. » Je ne sais pas si vous avez remarqué mais les médecins ont l’art de trouver beau des trucs super pourris pour ta gueule « Quelle belle tumeur », « Oh la superbe scoliose », et ma main dans ta face elle va te faire un beau gnon.

J’ai les yeux bleus, donc. HELP.

Des personnes à qui se plaindre en cas de lose magistrale

Mes amis bonjour.

En ces sombres heures de l’histoire où tout va mal (je sais pas vous, mais moi oui ; et après moi le déluge), en plus j’ai trop mangé ce midi et je suis ballonnée comme c’est pas permis, en ces heures sombres, disais-je, où t’es au bout de ta laïfe mais faut pas déconner non plus on va pas se tirer une balle pour autant vu que tu es quand même un être exceptionnel sans lequel la planète serait incomplète (enfin, je sais pas vous, mais moi oui), vient le moment où tu réalises à quel point les principes à la con du genre Ce qui ne me tue pas me rend plus fort ont infesté nos consciences malléables. Groβ bullshit, si je puis me permettre, de la part d’un keum qui a tout de même fini à l’asile, JDCJDR. Non, ce qui ne me tue pas me fait quand même grave chier la nouille. Qui veut jouer le sage bouddhiste au-dessus des contingences matérielles se rappelle que le gars finit en général sans ami, sans famille, avec un pagne cache-sexe et vogue la galère. ALLO quoi. Très peu pour moi.

Bref, me voici face à une pressante nécessité : c’est le mi-mi, c’est le ra-ra, c’est la mé-merde. Il faut se plaindre. En effet, quoi de mieux que de se plaindre quand on atteint le fond du trou (ou le fou du tronc, c’est selon) ?

Mais attention, l’affaire n’est pas si simple. A qui se plaindre TELLE EST LA QUESTION. Car trouver une oreille amie n’est pas une mince affaire. Les gens sont quand même de sacrés égoïstes.

Se plaindre demande un sacré courage, ne nous voilons pas la face.

Se plaindre demande un sacré courage, ne nous voilons pas la face.

1. Tes parents. Bien évidemment, tes géniteurs sont l’oreille idéale pour déverser ta bile. Seulement peux-tu leur demander, à ces heureux enfants des Trente Glorieuses, de comprendre pourquoi, au lieu d’un CDI bien payé à faire du marketing dans un bureau, tu as choisi de faire 3000 ans d’études payée de la merde ce qui t’a poussé dans tes retranchements vu que tu t’es mise à lire de la philo et de la politique ce qui est quand même hautement relou niveau vie personnelle vu que du coup t’es devenue féministe et que tu t’es pas mariée avec un gentil gars bien sous tout rapport, vu que de toute façon les gentils gars bien sous tous rapports ne t’intéressent pas trop pour diverses raisons tordues ; et pour couronner le tout tu mènes une espèce de vie branchouille dans un clapier à lapin parisien MAIS ENSOLEILLÉ hein quand même et dans un quartier de hipster merci bisous ; tout ça en écrivant un blog où tu racontes ta vie sexuelle (FYI ne croyez pas tout ce que j’écris, Je est un autre etc. etc., et relisez Stendhal). Les malheureux, eux qui sont ensemble depuis 30 ans et ont fait une belle carrière, ils font de leur mieux, mais de leur point de vue tu es une extra-terrestre.

2. Tes amis fidèles. Tu as de la chance, tu les as bien choisis. En même temps, ils ont une vie, pas toujours facile non plus. Et puis bon, faut pas tirer sur la corde. Et la corde commence à être bien grosse, vu le temps que tu leur fais chier la grappe avec tes problèmes à deux francs (soyons clairs : il s’agit quand même de problèmes à deux francs, voire à deux drachmes kikoo la Grèce, kikoo l’euro). Quelque part, ils t’ont trop donné. Et comme dirait Johnny :

On m’a trop donné bien avant l’envie

J’ai oublié mes rêves et les mercis.

Toutes ces choses qui avaient un prix,

Qui font l’envie de vivre et le désir,

Et le plaisir aussi.

Quel grand philosophe. Et un poète aussi, même ça rime. J’aime particulièrement les gros tambours. Bref, ce n’est pas une bonne idée. Qu’on me donne l’envie, quoi.

3. Les gens heureux. Ils te parlent bébé, zen, chats, cœurs, fleurs, gros salaires, etc. etc. Il faut en faire un usage chirurgical pour ne pas que ça te donne TROP l’envie – Johnny n’avait pas prévu ce coup-là – mais au moins tu prends conscience que c’est peut-être pas la peine de te faire tous ces nœuds au cerveau. Bon, ça dure trois minutes, c’est tellement bon les nœuds au cerveau. Mais ça te donne presque envie d’avoir envie. Bref, temporairement, why not. Après, soyons lucides, les gens heureux ne peuvent pas VRAIMENT te plaindre ; logique, vu qu’ils sont heureux, rien ne les atteint. Attention aux pensées meurtrières de derrière les fagots, c’est si vite arrivé.

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4. Les gens malheureux. Attention, ce choix est un peu céder à la facilité, car après tout quelle volupté plus grande que d’entendre raconter un malheur pire que le tien ? (BIG NEWS aux gens qui pensaient que je suis une fille sympa : eh ben non, je suis une connasse). Attention, ce choix est à double tranchant car le malheur n’est pas toujours bon à partager : voilà-t-y pas qu’au bout d’une demi-heure de jérémiades tu te rends compte à quel point les gens qui se plaignent sont relous. Et que donc tu es toi-même un gros boulet puant. Et que donc tout le monde doit en avoir grave marre de toi. En plus ils ne te demandent même pas de tes nouvelles tellement ils sont préoccupés par leur propre malheur. Moi qui avais tant de catastrophes à leur narrer. Bande d’ingrats, d’égoïstes, de petits-bourgeois. ILS NE SAVENT PAS CE QU’ILS PERDENT.

5. Tes ex. Malheureuse idée, certes. Mais cependant, tu as déjà utilisé toutes les autres options, et mieux vaut les user encore un peu, de toute façon ils te connaissent déjà : ainsi, tu n’as pas besoin de faire le résumé de toutes ces ennuyeuses circonvolutions qui font de toi une limace neurasthénique. Pratique ! Quelques retombées négatives sont néanmoins à prévoir : retour d’un attachement hasardeux vu que ta psyché branle à qui mieux mieux, rappel à tes ex pourquoi ils ne pouvaient pas te blairer vu que tu passes ta life à te plaindre (MAIS TROP PAS, des fois je parle de Robespierre et de Céline, des mecs ultra fun et goleris), ce qui risque d’occasionner plusieurs blocages sur facebook. MÊME PAS PEUR. Non mais mince, à quoi ça sert les ex sinon ? Eh bien, faisons cette découverte ontologique : A RIEN. Il s’agit d’occurrences tout à fait non nécessaires, sauf pour Bridget Jones, la connasse qui finit toujours avec le gentil beau gosse de derrière les fagots qui n’existe pas EN VRAI, merci bisous lol.

6. La drogue ou les hormones. It’s time for a booty call. Pas que tu aies grand chose à raconter après, l’objectif n’étant pas la parlotte, mais franchement, ça débloque du gémissement. « Le rire et le jouir, les deux mamelles de la France », me confiait-on à ce propos tout récemment. Pas mieux.

Ah ouais, sinon on peut payer un psy. Quelle idée bizarre quand on peut faire chier le monde.