Chanson de la Seine / The River Seine’s song

La Seine a de la chance
Elle n’a pas de soucis
Elle se la coule douce
Le jour comme la nuit
Et elle sort de sa source
Tout doucement sans bruit
Et sans se faire de mousse
Sans sortir de son lit
Elle s’en va vers la mer
En passant par Paris
La Seine a de la chance
Elle n’a pas de soucis
Et quand elle se promène
Tout le long de ses quais
Avec sa belle robe verte
Et ses lumières dorées
Notre-Dame jalouse
Immobile et sévère
Du haut de toutes ses pierres
La regarde de travers
Mais la Seine s’en balance
Elle n’a pas de soucis
Elle se la coule douce
Le jour comme la nuit
Et s’en va vers le Havre
Et s’en va vers la mer
En passant comme un rêve
Au milieu des mystères
Des misères de Paris.

 Jacques Prévert, « Chanson de la Seine », Extrait de « Aubervilliers » in Spectacle, Ed. Gallimard, 1972.

 
The Seine is lucky
She has no worries
She takes it easy
By day and by night
And she flows from her spring
Gently, quietly
And without foaming
Without overflowing her banks
She’s leaving for the sea
Passing through Paris
The Seine is lucky
She has no worries
And when she roams
Sliding down her banks
With her lovely green dress
And her golden lights
The jealous Notre Dame
Still and severe
Looks at her askance
From the top of her stones
But the Seine doesn’t care
She has no worries
She takes it easy
By day and by night
And is leaving for Le Havre
And is leaving for the sea
Flowing like a dream
In the middle of the mysteries
Of the miseries of Paris.

Jacques Prévert, « Chanson de la Seine », Extract from « Aubervilliers » in Spectacle, Ed. Gallimard, 1972.

De la nécessité de discriminer sauvagement l’accès aux expos branchouilles

L’importance ! Monsieur, n’est-ce rien ?
Le respect des sots, l’ébahissement des enfants, l’envie des riches, le mépris du sage.
– Barnave
(Cité dans Stendhal, Le Rouge et le Noir, chapitre II)

Oui oui oui chers amis parisiens, londoniens, new-yorkais ou même des grandes villes de province où passent les grandes expos mondialisées, vous savez bien de quoi je veux parler. Les grandes expos font le tour du monde et voyâââgent de ville en ville, ce qui permet à l’élite grande-bourgeoise internationalisée héritière de Solal des Solal – beurk beurk beurk, que je n’aime pas Belle du Seigneur – de dire d’un ton affecté : « Ah oui, Otto Dix, mais je l’ai déjà vue à la Neue Galerie » (NB ne pas préciser dans quelle ville se situe le musée pour atteindre le sommet de la branchitude). J’avoue que j’ai moi-même cédé à ce type de Solalitude quand j’habitais entre Paris et New York. Promis je ne le ferai plus (ou alors ce sera mon inconscient serpentin, qu’il faudra extirper de mon cerveau à tout prix). La Solalitude suprême consistant à se rendre d’un coup d’Eurostar ou d’Air France de l’autre côté de la Manche ou de l’Atlantique pour voir une expo qui ne passera pas à Paris (oui il y en a. Baissez les yeux de honte, bande de riches snobs).

On les appelle des « blockbusters » culturels : expos qui rassemblent le « beau » le plus sélect et distingué (Warhol, Munch, Monet, Renoir, Boltanski, Kiefer – grandiose Anselm Kiefer ! – Cézanne, Picasso, Modigliani, Miró, Van Gogh, Léonard, Cranach – même eux ! …) dans quelques lieux emblématiques nommés Guggenheim, Grand Palais, Tate Modern, MoMa, Louvre, Hermitage… financées par des « mécènes », vous savez les amis du peuple comme les Al Saud, Louis Vuitton, Total, Merryl Lynch, Goldman Sachs et consort.

Ce sont donc des expositions à ne rater sous aucun prétexte si l’on veut faire partie du groupe des Solals et des Inès de la Fressange de ce monde (gens beaux, riches, branchés et qui aiment le Beau non pas vraiment parce que c’est beau, mais parce qu’il faut l’avoir vu, et qu’on doit pouvoir dire qu’on l’a vu). Inès de la Fressange est sans doute une brave femme, mais depuis que j’ai lu dans un affligeant article du Monde magazine que son principe de vie est qu’elle « ne prend jamais les rues laides », j’avoue que je suis un peu crispée envers sa personne. On peut d’ailleurs se demander ce que c’est qu’une « belle » rue : sans aucun doute une rue où l’architecture est valorisée par les braves bourgeois au moment t (Montmartre par exemple, autrefois quartier de pauvres, serait sans doute considéré aujourd’hui par Inès comme des « belles rues ». Ce que c’est que de nous.) Moi je suis comme Nanni Moretti (je remercie le ciel chaque jour d’avoir enfin découvert son œuvre cinématographique), j’aime me balader partout et regarder les maisons, même quand elles sont laides. « Sì, la cosa che mi piace più di tutte è vedere le case, vedere i quartieri, e il quartiere che mi piace più di tutti è la Garbatella. E me ne vado in giro per i lotti popolari. [1]» (Extrait de Caro Diario. Nanni, ti amo !)

Bref, pour en revenir aux expos branchées – en général situées dans des belles rues, notons-le (j’imagine qu’Inès et ses amis les bobos parisiens ne vont pas souvent faire un tour au Mac/Val à Vitry-sur-Seine, pourtant c’est un sympathique musée qui fait des expos d’art contemporain rigolotes, mais on ne va pas non plus exiler Monet en banlieue !) Les expos branchées font partie du parcours obligé du bobo cultivé qui se doit de vernisser son semblant de culture en allant voir ce dont on parle (donc ce qu’il faut voir).

Premier problème : tristesse de la perte de sens de certains mouvements d’artistes dont le but était de montrer à une société l’inanité de ses valeurs bourgeoises et qui se retrouvent encensées dans une société tout aussi bourgeoise mais qui les a intégrés comme elle ingère tous mouvements révolutionnaires sans se soucier de ses contradictions. Otto Dix, Diego Rivera, Dada, Brücke, Duchamp, Rothko… ingérés et digérés !

Second problème : les remarques des bobos en question lorsqu’ils passent devant les tableaux. Comme c’est branché faut aimer, comme c’est branché faut citer les 2-3 idées « intelligentes » qu’on a lues dans Libé. Et même si on n’aime pas, et même si on comprend pas, on s’en fout, on est là donc on se distingue du populo et du non-branché, faisons quelques remarques chiadées ça fera illusion (hé hé ça me fait penser aux spectateurs du théâtre moisi d’avant-garde qui se sentent obligés de dire que c’est un « chef d’œuvre »… autre sujet d’énervement, voir ici).

Troisième problème : ben avec tous ces bobos, les gentils bobos comme moi, qui ont plein de distance cynique et critique et s’imaginent qu’ils vont voir l’expo parce qu’ils aiment et comprennent vraiment, EUX, se retrouvent à faire une heure de queue, sont profondément soûlés et l’écrivent sur leur blog pour soûler leurs lecteurs… N’empêche que l’expo Munch à Beaubourg je l’ai préférée tranquille dans mon salon à regarder le catalogue que pendant la queue pour passer devant chaque tableau (mais ma chère P. j’ai été ravie d’y aller avec toi et qu’on puisse se raconter nos vies pendant ce temps !) Impossible avec ça de se poster devant un tableau, le flux de visiteurs n’est point contemplatif, il est pressé, le temps c’est de l’argent.

J’imagine cependant que la brave Inès ne doit jamais faire la queue (c’est sans doute trop « laid ») et doit bénéficier de suffisamment de passe-droits pour entrer dans l’expo hors heures de fréquentation.

Enfin bon, tout ça pour dire que si les bobos branchés pouvaient me foutre la paix et m’éviter de faire la queue, ce serait cool. Ou alors Inès appelle-moi, je veux bien aller voir l’expo en VIP avec toi, tranquille le chat devant les tableaux (je supporterai toutes tes remarques sur l’esthétique des rues).

Bien évidemment, j’ai conscience de la snobitude insupportable de mon attitude, mais que voulez-vous, j’ai trop lu Stendhal (to the happy few !) et Proust, et même parfois j’aime les rues laides. Et puis I am what I am (comme dirait Gloria Gaynor).

L’art véritable, c’est-à‑dire celui qui ne se contente pas de variations sur des modèles tout faits mais s »efforce de donner une expression aux besoins intérieurs de l’homme et de l’humanité d’aujourd’hui, ne peut pas ne pas être révolutionnaire, c’est‑à‑dire ne pas aspirer à une reconstruction complète et radicale de la société, ne serait‑ce que pour affranchir la création intellectuelle des chaînes qui l’entravent et permettre à toute l’humanité de s’élever à des hauteurs que seuls des génies isolés ont atteintes dans le passé.
Léon Trotsky (et André Breton), Pour un art populaire indépendant, 1938.
 

[1] Oui, la chose qui me plait plus que tout, c’est de voir les maisons, voir les quartiers, et le quartier qui me plaît par dessus tout c’est Garbatella. Et je m’en vais faire un tour dans les endroits populaires. (Traduction approximative, publiée tardivement je m’en excuse, c’est très snob et malpoli les citations sans traduction!)