Caro Diario, care città, cara Italia

Je voudrais vous parler d’un film absolument magnifique (j’aurais voulu pouvoir vous dire que je l’ai réalisé, c’est dire !) que j’ai découvert avec un retard certain mais qui ne m’en a pas moins fait l’effet d’une bombe à retardement. Ce n’est pas parce que je ne vis pas exactement avec mon temps que je vais me museler non plus.

Venons en au fait. Comme l’indique le titre du post, il s’agit du film Caro Diario de Nanni Moretti, sorti en 1993 (ce qui explique tout car à cette date j’étais avant tout préoccupée par mes bulletins et pas grand-chose d’autre ; on change, heureusement).

Le premier truc cool de ce film, évidemment, c’est qu’il est italien, et qu’on n’arrive pas vraiment à se lasser de répéter toutes les répliques dans cet idiome élégant, rocailleux, ensoleillé et gravement kiffant (j’en arrive à penser que L’attaque de la moussaka géante ou Η Επίθεση του γιγαντιαίου μουσακά, un film grec trop méconnu, gagnerait grandement en qualité cinématographique s’il était doublé en italien).

Ensuite, ce film m’a rempli d’une joie sans mélange parce qu’il me rappelle que je ne suis pas la seule personne bizarre qui passe son temps à arpenter les rues le nez en l’air. Ce film est une ode à l’errance, une Odyssée sans nostos, parce qu’on est chez soi quand on erre, en quelque sorte. Nanni et ses amis s’y baladent en Italie par tous ces moyens de transports qui sont l’Italie et la Méditerranée : la guêpe à roulettes, le bac des Eoliennes, le triporteur, la voiture klaxonnante, l’âne.

Dans le premier chapitre de ce journal intime, Nanni arpente les rues de Rome (ah, Rome !) à cheval sur sa vespa (ah, la vespa !) tel un sherpa de l’urbanisme (magnifiques plans d’immeubles romains peints dans ces tons ocre qui font les villes italiennes, de ces ignobles barres des années 80 qui ont quand même fini par trouver leur place dans le paysage urbain…). Comme tout bon urbaniste qui vit le nez en l’air, il rêve d’appartements en terrasse et s’interroge sur l’utilité d’un prix au m²…

« Si, la cosa che mi piace più di tutte è vedere le case, vedere i quartieri […] però non mi piace vedere le case solo dall’esterno, ogni tanto mi piace vedere anche come sono fatte dentro, e allora suono a un citofono e faccio finta di fare un soprallu » [1] (n’est-ce pas que c’est trop beau ?)

Au passage, Nanni interpelle les automobilistes pour leur expliquer qu’être de gauche c’est pas de la tarte mais que quand on tombe dedans c’est difficile d’en sortir (supériorité technique de la bagnole sur la vespa, qui permet au bourge dans sa décapotable de s’enfuir vite fait devant ce discours peu conventionnel).

Et c’est l’été en Italie, or donc à part arpenter les rues on s’évade aussi sur le petit écran (par des films d’horreurs horrifiques) ou par la danse : je ne m’étendrai pas sur le passage où Nanni, grand fan de Flashdance (nous avons décidément beaucoup en commun) aborde Jennifer Beals (« Lei è Jennifer Beals ? ») qui lui explique qu’il est un peu fou, mais pas trop (« Whimsical / Quasi schemo »).

MORETTI: Cos’ha detto? Tipo pazzo?
BEALS: No. No, no.
MORETTI: Non era crazy?
BEALS: No… Off.
MORETTI: Cosa vuol dire?
BEALS: Vuol dire speciale, particolare, verso pazzo ma non… ma non ancora. Isn’t it right? I mean, off… off is the right thing… not really crazy but… you know, troubled.
ROCKWELL: Ah, you mean like off-centre.
BEALS: Yeah, like off-centre, but… but… Something more precise, I think, it must be something more precise… maybe whimsical. Whimsical…
MORETTI: Whimsical?
BEALS: Quasi scemo. Quasi scemo. [2]

Précision lexicale digne du blason du fou de Pantagruel et Panurge:

Dans le second chapitre, le bac qui relie les îles Eoliennes c’est aussi la nef des fous : les fous de l’enfant unique, qui accapare le téléphone et empêche toute communication entre les adultes, les fous de Panarea qui font la fête du mauvais goût, le fou de solitude et de littérature qui voue sa vie à Ulysse de Joyce mais découvre fortuitement la grandeur de la télévision et d’Amour, gloire et beauté. On ne peut pas dire que je lui jette la pierre, bien qu’Amour gloire et beauté ne soit pas ma série préférée (Plus belle la vie c’est pas mal non plus). Au sommet du Stromboli, s’ensuit l’interrogatoire d’un groupe de touristes américains pour s’enquérir « se Sally Spectra ha detto o no al marito che sta aspettando un figlio. Beautiful. (…) E poi se Stephany ha saputo nulla, dopo aver messo i microfoni nella casa della nuova moglie del suo ex marito. » (On comprend assez bien pourquoi le brave homme se passionne pour ces intrigues tortueuses plutôt que pour Joyce et son spin-off homérique).

 Je ne vais pas continuer à spoiler ce film fou et magnifique (et puis je sens bien que je raconte mal), juste pour vous dire: si vous êtes aussi en retard que moi, que vous aimez l’Italie, la musique (magnifique BO), les villes, les voyages et les fous, foncez vous y perdre avec ce film !

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1. Oui, ce qui me plaît plus que tout c’est de voir les maisons, voir les quartiers […] mais je n’aime pas voir les maisons uniquement de l’extérieur, de temps en temps j’aime aussi voir comment elles sont faites à l’intérieur, et alors je sonne à un interphone et je fais semblant de faire une inspection.

2. MORETTI: Qu’est-ce qu’il a dit? Il est fou ce type?
BEALS: Non. Non, non.

MORETTI: Ce n’était pas « fou »?
BEALS: Non… Off (Pas bien).
MORETTI: Qu’est-ce que ça veut dire?
BEALS: Ca veut dire spécial, particulier, presque fou mais pas… mais pas complètement. Isn’t it right? I mean, off… off is the right thing… not really crazy but… you know, troubled. (C’est ça, non? Je veux dire, pas bien… Pas bien c’est le bon mot…pas vraiment fou mais…tu sais, troublé)
ROCKWELL: Ah, you mean like off-centre. (Ah, tu veux dire « décentré »)
BEALS: Yeah, like off-centre, but… but… Something more precise, I think, it must be something more precise… maybe whimsical. Whimsical… (Oui, c’est ça, décentré mais… mais… quelque chose de plus précis, je pense que ça doit être quelque chose de plus précis…peut-être fantasque. Fantasque…)
MORETTI: Whimsical? (Fantasque?)
BEALS: Presque idiot. Presque idiot.

Wonderland through the window / Pays des merveilles dans la vitrine

For some reason, Alice and her Wonderland have inspired some shops for their windows’ mise-en-scene. Actually, I can’t quite remember what they sold (the second one is probably a costume shop, probably much inspired by the White Rabbit). Which is something I like for shop-windows.

Pour une raison quelconque Alice au Pays des Merveilles a inspiré la mise en scène de certaines vitrines. En fait je ne me souvient pas vraiment de ce qu’elle vantaient (la seconde est sans doute un magasin de costume très inspiré par le Lapin Blanc). C’est je trouve une bonne chose pour des vitrines.

Amsterdam, 2011

Alice was beginning to get very tired of sitting by her sister on the bank and of having nothing to do: once or twice she had peeped into the book her sister was reading, but it had no pictures or conversations in it, « and what is the use of a book, » thought Alice, « without pictures or conversations?’

So she was considering, in her own mind (as well as she could, for the hot day made her feel very sleepy and stupid), whether the pleasure of making a daisy-chain would be worth the trouble of getting up and picking the daisies, when suddenly a White Rabbit with pink eyes ran close by her.

There was nothing so very remarkable in that; nor did Alice think it so very much out of the way to hear the Rabbit say to itself « Oh dear! Oh dear! I shall be too late! » (when she thought it over afterwards it occurred to her that she ought to have wondered at this, but at the time it all seemed quite natural); but, when the Rabbit actually took a watch out of its waistcoat-pocket, and looked at it, and then hurried on, Alice started to her feet, for it flashed across her mind that she had never before seen a rabbit with either a waistcoat-pocket, or a watch to take out of it, and burning with curiosity, she ran across the field after it, and was just in time to see it pop down a large rabbit-hole under the hedge.

In another moment down went Alice after it, never once considering how in the world she was to get out again.

Lewis Carroll, Alice’s Adventures in Wonderland, 1865.

New York, 2011

Alice, assise auprès de sa sœur sur le gazon, commençait à s’ennuyer de rester là à ne rien faire ; une ou deux fois elle avait jeté les yeux sur le livre que lisait sa sœur ; mais quoi ! pas d’images, pas de dialogues ! « La belle avance, » pensait Alice, « qu’un livre sans images, sans causeries ! »

Elle s’était mise à réfléchir, (tant bien que mal, car la chaleur du jour l’endormait et la rendait lourde,) se demandant si le plaisir de faire une couronne de marguerites valait bien la peine de se lever et de cueillir les fleurs, quand tout à coup un lapin blanc aux yeux roses passa près d’elle.

Il n’y avait rien là de bien étonnant, et Alice ne trouva même pas très-extraordinaire d’entendre parler le Lapin qui se disait : « Ah ! j’arriverai trop tard ! » (En y songeant après, il lui sembla bien qu’elle aurait dû s’en étonner, mais sur le moment cela lui avait paru tout naturel.) Cependant, quand le Lapin vint à tirer une montre de son gousset, la regarda, puis se prit à courir de plus belle, Alice sauta sur ses pieds, frappée de cette idée que jamais elle n’avait vu de lapin avec un gousset et une montre. Entraînée par la curiosité elle s’élança sur ses traces à travers le champ, et arriva tout juste à temps pour le voir disparaître dans un large trou au pied d’une haie.

Un instant après, Alice était à la poursuite du Lapin dans le terrier, sans songer comment elle en sortirait.

Lewis Carroll, Alice au Pays des Merveilles, traduction Henri Bué, 1869.